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Paracha wayechev ( Genèse 37:1-40:23)


La paracha de vayechev raconte la vente de Yossef par ses frères. Pourtant, au moment le plus prenant du récit, alors que Yossef vient d’être vendu et part avec les midianites pour l’Egypte, le texte fait une étonnante digression et nous parle de Yehouda qui prend une femme étrangère, puis de ses fils, Er, Onan et Chela. L’aîné prend pour femme Tamar mais finit par mourir. Selon les lois du Yiboum, Tamar épouse le second frère, qui meurt à son tour et voilà que Yehouda prétexte l’âge trop jeune du dernier pour repousser son union avec Tamar.


Sans autre choix, Tamar se déguise en prostituée pour séduire son beau-père et de cette union surprenante naîtront deux jumeaux, Perets et Zerah, dont descendront le roi David et le messie. Bref, une histoire entière et complexe est insérée par la Torah en plein cœur d’une autre histoire, celle de Yossef.


Première question : quel est le rôle de cette mise en abyme ? Changeons-nous ici complètement de sujet, comme il le paraît au premier abord, ou les deux histoires auraient-elles un lien ?


Deuxième question : quelle est cette surenchère de faits choquants et relatés l’un après l’autre dans l’histoire de Yehouda et Tamar ? Existe-t-il une morale dans cette sombre histoire de mœurs ?


Troisième question : Que ressort-il de cette histoire ? Quels sont les résultats, répercussions, conséquences de cette histoire de famille ? Quel est le message que Dieu nous envoie via Yehouda et Tamar ?


A la première lecture, il semblerait que cette paracha, non contente de nous raconter les méfaits de ses frères à l’encontre de Yossef, se complait à faire une digression afin de brouiller un peu plus le tableau. Yehouda, le chef de la famille, semble être le pire des voyous et cela souligne la moralité douteuse du reste de ses frères. D’ailleurs, n’était-ce pas lui qui convainquit ses frères de vendre Yossef contre argent comptant, arguant, comble du cynisme et de l’hypocrisie, qu’on ne pouvait le tuer car « il est notre frère, notre chair, notre sang ». C’est également lui qui imagina le stratagème visant à tromper leur père, en trempant la tunique de Yossef dans du sang d’un jeune agneau.


La digression du texte nous apprend sans surprise que Yehouda prend pour femme une cananéenne, chose que même Ismaël n’avait pas osé faire. C’est lui-même qui choisit la femme de son premier fils mais c’est également lui qui tente de repousser Tamar de sa maison après la mort de ses deux enfants, pensant certainement qu’elle en est la « responsable ». C’est lui qui passe son temps loin de sa maison après la mort de sa femme (il était déjà à « Kziv », qui signifie mentir et tromper, lorsqu’elle avait accouché). C’est lui qui couche avec la première prostituée venue sur son chemin pour tromper son chagrin et sa honte. C’est lui qui est suffisamment sot pour lui laisser en gage son sceau, son bâton et son manteau reconnaissables entre mille. C’est lui ensuite, quand on vient l’informer que sa belle-fille est enceinte et qu’elle s’est certainement prostituée, qui tranche en faveur d’une sentence hors norme, le bûcher. C’est finalement lui, qui, au dernier moment, avoue ses fautes et ses faiblesses, acculé devant les preuves de sa culpabilité que Tamar a le tact et la délicatesse de lui envoyer en privé.


Mais Yehouda n’est pas seul. Ses enfants semblent être ses dignes héritiers dans l’immoralité. Er est « mauvais aux yeux de Dieu », nous dit le texte, et finit par mourir. Rachi rapporte qu’il pratiquait la technique du « coït interrompu » afin de garder la beauté de sa femme intacte. Onan, dont découle le mot « onanisme », est forcé de se marier avec la femme de son frère afin de lui assurer une postérité, selon les lois du Yiboum. Mais voilà qu’il refuse de perpétuer le nom de son frère et meurt à son tour de la main de Dieu. Plutôt que d’imaginer ses fils coupables, Yehouda préfère rejeter sa belle-fille plutôt que de lui accorder une engeance.


C’est là que Tamar entre en scène. Elle est la petite-fille de Shem, nous indique le Midrach Hagadol, qui fera partie du tribunal la condamnant au bûcher. Elle veut des enfants de la famille de Yaakov. Elle ne croit plus en l’amour après l’humiliation vécue auprès des deux premiers fils de Yehouda. Elle croit encore en la maternité. Il semblerait que Yehouda y croit aussi puisqu’il applique la loi du Yiboum sur son second fils. Mais la mort et la tristesse l’aveugle. Juste retour des choses, « mesure pour mesure » dit le Sforno, ce que Yaakov a ressenti, Yehouda le ressent à son tour.


Mais contrairement à son père, Yehouda vit de façon bien réelle ce qu’imagine seulement son père : Yaakov croit avoir perdu Yossef puis Benjamin, Yehouda perd réellement ses deux fils. Yossef est tenté par la femme de Poutiphar, Yehouda lui dépasse l’étape de la séduction avec cette prostituée inconnue, rencontrée sur le bord de la route. Yaakov entend « le reconnais-tu ? » quand on lui tend la tunique souillée de sang d’agneau, Yehouda se confronte au même « le reconnais-tu ? » lorsque Tamar lui tend ses affaires laissées en gage. Le texte de la Haftara, tiré des prophéties d’Amos (2.6-2.16), prend ici tout son sens : « À cause du triple, quadruple crime du royaume d’Israël, je ne lui pardonnerai pas, parce que les juges vendent le juste pour de l’argent ; acceptent d’importants pots-de-vin en échange de sa condamnation et trahissent le pauvre pour une simple paire de sandales ».


La mise en abyme ne servirait-elle qu’à cela ? À opposer Yossef et Yehouda, le juif de l’exil et le souverain d’Israël, la spiritualité de Yossef face à la grossière matérialité de Yehouda ? Ce serait alors sans compter avec Tamar. Une seule femme entre en scène et tout se transforme, change, se dévoile. Car ce n’est pas n’importe quelle femme… bien qu’elle vienne d’une famille d’idolâtres, c’est elle qui est choisie pour donner naissance à la prestigieuse lignée de David et du messie. Pourquoi elle ? Qu’a-t-elle de si particulier, a part, semble t-il, de l’impatience, de l’audace, de la malice, de l’impudeur et du toupet ?


Dans cette histoire, il semblerait que tout le monde est occupé, comme le dit le Midrach Berechit Raba : « Tout le monde est occupé. Les tribus sont occupées à la vente de Yossef, Yaakov est occupé à porter son deuil, Yehouda est occupé à se trouver une femme et D. lui-même est occupé à semer les lumières du messie. » Or Tamar ne veut pas attendre, elle voit bien qu’elle ne peut compter sur personne, que le royaume est pourri jusqu’à la moelle et que la justice censée régner est bonne pour les autres mais pas pour elle. Yehouda rongé par sa culpabilité n’est pas lui-même et ne prend pas les décisions qui s’imposent. Au royaume des voleurs, agis comme un voleur. Tamar décide d’user d’un stratagème, comme Rivka avant elle, qui envoie son fils tromper son père, Ytsrak, avec la peau d’Essav : a kol chel yaakov a yadayim chel essav… Ici Tamar, la datte, la douce, prend le déguisement de la dure, de l’écorce, elle se voile le visage, signe des prostituées, et séduit Yehouda afin d’avoir un enfant. Au royaume des borgnes, les aveugles sont rois. Là encore, le texte de la Haftara vibre de la voix du prophète Amos comme une sentence fatidique et implacable, expliquant que lorsque les justes ne sont pas justes, ceux qui restent sont forcés d’user de la ruse pour s’en sortir : (Amos 3.1-3.8) « ils convoitent jusqu’à la poussière du sol répandue sur la tête des malheureux qui en cas de refus de se plier a la décision inique du tribunal, sont jetés a terre sans ménagement par les représentants des forces de l’ordre. En semant la terreur, ils font dévier la route des humbles qui espèrent leur échapper en empruntant des chemins tortueux. Un fils et son père s’unissent à la même jeune fille sans honte exprès pour profaner mon saint nom et non simplement pour assouvir leur désir. »


Tamar va donc s’asseoir au croisement des chemins, à l’endroit des yeux ouverts, petah enaym, sur la route du patriarche Avraham, là ou seul Yehouda ne voit rien. Depuis le début Yehouda a un voile devant les yeux. Le voile rouge de la jalousie. Et ce voile l’empêche de voir ses frères, de voir son père, de distinguer le vrai du faux, de reconnaître le mauvais jusque dans ses fils, mais surtout il l’empêche de se voir lui-même, à force d’être jaloux de Yossef, à force de voir Yossef partout, il ne se voit pas lui-même, il ne sait pas qui il est et ce qu’il doit faire. Il ne se rend pas compte de sa force de construction, de réunion, d’influence… il demeure dans la destruction… jusqu’au jour ou Tamar le voit, elle. Pourtant c’est lui qui est venu la chercher le premier. Pour son fils c’est vrai. Mais c’est lui qui l’a choisi. Parce qu’elle est belle, dit le texte. Mais elle a grandi chez les idolâtres, dans le monde des cananéens, comme Rivka, elle sait comment se comporter avec sa famille. Mais elle change quand elle arrive chez Yaakov et n’a alors plus besoin d’être dure, elle est toute à présent dans l’amour…


C’est ainsi que Tamar voit Yehouda avec les yeux de l’amour, les yeux du changement. Dans son monde d’idolâtres, tout endolori et rustre qu’il ait pu être, il était une lueur d’espoir dans un monde de ténèbres et d’oppressions. Elle a entrevu la future royauté au-delà de la souffrance et de la culpabilité. Quand elle se retrouve sans mari c’est vers lui qu’elle se tourne, c’est lui qui doit faire régner la justice. Mais il n’est pas encore prêt à cela. Il n’a pas encore ouvert les yeux sur lui-même. Alors elle va faire justice toute seule. Elle va arriver à ses fins par un moyen détourné. Et, au dernier moment, que fait-elle ? Elle choisit l’inconnu, elle choisit de faire confiance en la grandeur qu’elle a perçu chez cet homme et elle ne dit rien, elle ne le dénonce pas publiquement comme elle aurait pu le faire, elle ne lui fait pas honte, ce qui est pire que la mort dit le Talmud, mais, au contraire, elle lui fait parvenir discrètement les preuves de sa faute. En entendant les mots que son père a entendu, il ouvre enfin les yeux. Peut-être voit-il enfin son père pour la première fois, et son frère par la même occasion, toujours est-il qu’il endosse enfin ses responsabilités, il se reconnaît lui-même et il la voit elle, Tamar : « elle est plus juste que moi », il avoue et son aveu est un remerciement, un chant au ciel : Yehouda.


De cet instant précis naît le messie, du moment où la lumière déchire les ténèbres, ou le voile se lève et ou Tamar apparaît dans toute sa bonté. De l’humanité de Tamar, de l’étrangère, se révèle l’humanité de Yehouda, la grandeur d’un roi qui se relève de ses errances et se tient debout, face à elle et face au monde entier prêt à endosser sa responsabilité. Quitte à rester seul, quitte à être à son tour rejeté ou condamné. C’est ici que naît le messie. Non pas dans la reconnaissance de l’erreur ni même dans la réparation de l’erreur, mais en amont, dans l’acceptation de soi-même, de son propre être faillible et de sa propre responsabilité face au monde, face à l’Autre.


Ma responsabilité, que le visage de l’Autre me renvoi, comme pourrait dire Levinas, (quand bien même le prix à payer en serait l’immense solitude d’Israël face aux Nations.) Ma responsabilité de roi d’Israël que Tamar l’étrangère me renvoi a moi Yehouda… dans le don total d’elle-même à l’Autre, dans la confiance absolue qu’elle porte en elle comme Ruth qui dira « ton peuple est mon peuple, ton dieu est mon dieu, ou tu iras j’irais… ». Son espoir en l’Autre est une invitation dans les ténèbres du sens, une révélation soudaine du Bon et du Bien en chacun des protagonistes, un moment d’absolu ou tout est possible. Yehouda a consommé Tamar, il la connaît déjà, la reconnaît maintenant, elle a enfin un statut légitime (Talmud, Sotah 10b). Elle est quelqu’un, elle est la vie, elle est la femme et elle lui permet de toucher au cœur de son propre être. Alors tout bascule. Une relation et déjà sont conçus les jumeaux parfaits de la rédemption : Perets et Zerah, La brèche, la percée, et le rayonnement. Teomim, écrit le texte.


Cette fois-ci il ne manque aucune lettre. Ce n’est pas Essav et Yaakov. Les tomim, les faux jumeaux fratricides, le soleil qui éclipse la lune et la lune qui vient se plaindre, on ne me voit pas dans toute cette lumière Non, c’est la lune et le soleil de la fin des temps dit le midrach, en parfaite harmonie, même lumière et même taille, là ou la fraternité et l’égalité sont réalisées, lorsque l’homme et la femme ont chacun une couronne de même valeur. La vente de Yossef signifie le début de l’exil mais le début de l’exil signifie le retour des exilés, la reconstruction du royaume d’Israël, la venue du messie et tout cela en même temps, au même moment. Moment crucial ou le même acte, celui de la pulsion sexuelle, peut être synonyme de mort ou de vie. « Yotser », la force créatrice, remplace le « Yetser », l’aspect négatif de cette même force.


Hanna Serero

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