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L’Amérique et l’Afrique. PAR MICHEL GURFINKIEL.

Princeton Lyman, l’un des diplomates américains qui connaît le mieux l’Afrique – il fut l’ambassadeur de son pays au Nigéria dans les années 1980 puis en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid, dans les années 1990 – aime à rapporter ce que ses anciens lui dirent quand il commença sa carrière : « L’Afrique est un continent que l’on survole mais où l’on ne se pose jamais ». Cette indifférence à peine polie a en effet longtemps été de mise à Washington. Hans Morgenthau, qui fut le maître à penser de l’école dite « réaliste » en politique internationale et le mentor d’Henry Kissinger, déclarait en 1955 que les Etats-Unis n’avaient pas « d’intérêts spécifiques en Afrique, ni sur le plan politique, ni sur le plan militaire ». Et en 2000 encore, le futur président George W. Bush estimait que l’Afrique, « en dépit de son importance, n’entrait pas dans les intérêts stratégiques nationaux de l’Amérique ».
Une Amérique qui ignore l’Afrique ? Voire. Les Etats-Unis ont été en contact avec ce continent dès leur fondation, à la fin du XVIIIe siècle : le Maroc, en 1777, est le premier Etat avec lequel ils établissent des relations diplomatiques. Trente-quatre ans plus tard, en 1801, c’est en Libye que le Corps des Marines mène ses premières opérations, afin de mettre un terme à la piraterie barbaresque. Dans les premières décennies du XIXe siècle, la flotte de guerre américaine patrouille le long des côtes occidentales de l’Afrique, aux côtés de la Royal Navy, pour mettre fin à la traite négrière et de l’importation d’esclaves (interdites simultanément par le Parlement de Westminster et le Congrès dès 1807, même si l’esclavage proprement dit ne sera aboli qu’en 1833 en Grande-Bretagne et en 1863 aux Etats-Unis). De manière plus significative encore, l’Amérique envisage dès 1816 de se doter d’une colonie africaine, afin d’y « rapatrier » sa population noire : ce projet aboutit à la création du Libéria en 1838, pays qui restera étroitement lié à la « mère-patrie » jusque dans les années 1990.
Sans doute les Etats-Unis se tiennent-ils ostensiblement à l’écart du partage du continent entre les puissances européennes, dans les années 1880, pour des raisons à la fois pratiques (leur expansion se déroule alors sur leur propre sol) et idéologiques (nés d’une révolte coloniale, ils ne peuvent cautionner le colonialisme en tant que tel). Mais ils continuent à y exercer un soft power relativement important, à travers leurs hommes d’affaires, leurs Eglises, leurs organisations charitables ou humanitaires. A l’occasion, cette approche indirecte peut d’ailleurs se faire quasi-directe : l’administration Chester Arthur soutient à Berlin, en 1884-1885, la création d’un « Etat indépendant du Congo », sous l’autorité de Léopold II de Belgique, dans la mesure où ce dernier promet de l’ouvrir au commerce international et à l’évangélisation. - Le roi tiendra sa promesse sur le second point, mais pas sur le premier...
Pendant la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, des années 1940 à la fin des années 1980, l’Amérique surveille l’Afrique de près : pour empêcher l’Axe d’abord, puis l’Union soviétique, de s’emparer des routes maritimes ou aériennes qui contournent ou traversent le continent, mais aussi des ressources naturelles dont il regorge. Notamment ses minéraux : l’or et les diamants, mais aussi le cuivre, la bauxite ou des éléments indispensable à métallurgie de pointe, comme le chrome, le manganèse et le cobalt.
Jusqu’en 1960, les Etats-Unis préfèrent agir par l’intermédiaire des puissances coloniales européennes, à commencer par les Britanniques et les Français. Par la suite, ils s’appuient sur les Etats issus de la décolonisation, ou coopèrent à la fois avec les anciennes métropoles, là où elles restent influentes, et les nouveaux Etats : ce sera le cas, en particulier, dans l’espace francophone. Mais ils n’hésitent pas, le cas échéant, à s’engager directement, à travers des opérations militaires (l’Afrique du Nord en 1942), des alliances bilatérales (l’Ethiopie dès les années 1950, le Congo-Kinshasa, bientôt rebaptisé Zaïre, à partir des années 1960, le Maroc puis l’Egypte à partir des années 1970), des ententes tacites (l’Afrique du Sud jusqu’au début des années 1990, en dépit de l’apartheid), ou en soutenant des mouvements insurrectionnels (l’Unita en Angola, dans les années 1970 et 1980). Au début des années 1990, alors que la Guerre froide vient de s’achever, l’administration George H. W. Bush intervient même à grande échelle en Somalie, pour y rétablir un Etat : baptisée Restore Hope (« Rétablir l’Espoir »), cette opération sera un échec ; mais elle a eu lieu.
On est loin, donc, des affectations de distanciation ou de mépris à l’égard de l’Afrique. En réalité, la seule différence, vu de Washington, entre l’Afrique et les autres régions du monde, c’est qu’elle ne fait pas l’objet, jusqu’à l’orée du XXIe siècle, d’un programme global de coopération politique ou économique ou d’un commandement stratégique intégré. Ces omissions sont dues à la faiblesse de la plupart des Etats africains, en termes de PNB ou de structures, mais aussi au fait que plusieurs secteurs du continent sont inclus dans d’autres ensembles régionaux : l’Afrique du Nord, en particulier, se rattache soit à l’espace européen, soit à celui du Moyen-Orient.
Cette lacune est comblée dans la première décennie du XXIe siècle. Par Bill Clinton d’abord : il fait adopter en 2000 l’African Growth and Opportunity Act (Loi pour le développement et l’initiative en Afrique, ou AGOA), qui ouvre le marché américain aux pays de l’Afrique subsaharienne. Et surtout par George W. Bush. Le sceptique de naguère se mue, une fois à la Maison Blanche, en africanophile passionné. Il renforce l’AGOA puis crée, parallèlement, une panoplie de programmes d’aide, d’un montant total de plusieurs milliards de dollars – le Millenium Challenge Corporation ou MCC, pour soutenir des économies émergentes, le Plan présidentiel pour l’aide aux victimes du Sida, ou PEPFAR, contre le sida, l’Initiative présidentielle contre la Malaria, ou PMI -, dont des pays africains sont les principaux bénéficiaires. Et sur le plan stratégique, il fonde en 2007 un Commandement régional américain pour l’Afrique (Africom) compétent sur l’ensemble du continent, à l’exception de l’Egypte.
Pourquoi cette soudaine réévaluation ? Elle reflète la montée, dans la politique intérieure américaine, d’un double lobbying en faveur de l’Afrique : l’électorat noir et les ONG humanitaires. Mais aussi une analyse géopolitique à long terme. Dans les années 1990 et 2000, Washington prend en effet conscience de « tendances lourdes » qui devraient placer l’Afrique au cœur du monde du XXIe siècle :
- La montée démographique. Le continent comptait 100 millions d’habitants en 1900, 200 en 1950, 900 en 2000, 1,2 milliard en 2015. Il pourrait en compter 2,5 milliards en 2050. En d’autres termes : un seizième de la population mondiale en 1900, un douzième en 1950, près d’un sixième en 2000, plus d’un sixième en 2015 et, hypothétiquement, le tiers en 2050.
- L’essor économique. Si la montée démographique peut entrainer des crises à l’intérieur du continent, ou une migration massive hors d’Afrique, elle peut également conduire à un essor économique rapide. Un actif sur quatre dans le monde devrait être africain ou d’origine africaine en 2050.

- La demande mondiale en matières premières, en raison du développement industriel de la Chine, de l’Inde et d’autres « pays émergents ». Selon l’OCDE, la production mondiale de métaux devrait quasiment doubler entre 2002 et 2020, de 5,8 milliards de tonnes à 11,2 milliards. Et la production mondiale de minéraux non-métalliques devrait croître de 50 % : de 22,9 milliards de tonnes à 35,1 milliards. Or cet essor sera assumé en priorité par une Afrique dont les réserves ne cessent d’être réestimées. J. Peter Pham, le directeur du Centre des Etudes africaines à la fondation Atlantic Council, note : « Selon les données actualisées, l’Afrique détient 95 % des réserves mondiales connues de métaux du groupe platine, 90 % des réserves de chrome, 80 % des réserves de phosphates, plus de la moitié des réserves de cobalt, un tiers des réserves de bauxite ». A quoi s’ajoutent 56 % des réserves de diamants, 20 % des réserves d’or, 18 % des réserves d’uranium, et 10 % au moins des réserves de pétrole et de gaz naturel.

- L’accroissement de la demande alimentaire mondiale. La hausse générale du niveau de vie entraine une augmentation générale de la consommation alimentaire. Selon une étude de l’Université de l’Iowa, la croissance pourrait être de +160 % en termes de calories entre 2000 et 2050, et de près de +300 % en termes de céréales et de légumineuses. Or l’Afrique, en raison même de son archaïsme agricole actuel, pourrait fortement augmenter sa production et devenir le principal exportateur mondial. Selon Pedro Sanchez, directeur du Centre pour l’agriculture et la la sécurité alimentaire à Columbia, l’introduction de nouvelles semences et de nouvelles méthodes a permis d’accroître les rendements de plus de 50 % dans divers projets-pilotes en Afrique subsaharienne, du Sénégal au Malawi.
- Les menaces. Pendant le premier mandat de George W. Bush, les Américains s’inquiètent de la prolifération d’Al Qaida et de réseaux islamistes analogues dans la moitié nord du continent. Mais pendant le second mandat, ils se préoccupent également de la pénétration chinoise.
L’élection en 2008 d’un président non seulement noir mais d’origine kényane par son père, Barack Obama, semble garantir, a priori, le renforcement de la nouvelle politique africaine des Etats-Unis. Mais – par un second paradoxe, non moins saisissant que la conversion de George W. Bush - il n’en est rien : en dépit de voyages officiels en Afrique et d’une conférence au sommet avec la plupart des chefs d’Etat ou de gouvernement africains en 2014. Au mieux, Obama maintient sans les développer les programmes et les structures léguées par ses prédécesseurs. Au pire, il les revoit en baisse.
Certains commentateurs ont attribué cette attitude à un scrupule politicien : le président ne voudrait pas être accusé de favoriser l’Afrique en raison de ses origines. D’autres estiment que, sur ce plan comme sur d’autres, Obama a une conception « minimaliste » de la puissance américaine. Depuis sept ans, il se serait donc borné à appliquer la politique qu’il avait énoncée d’emblée à Accra devant le parlement ghanéen en juillet 2009, lors de son premier voyage sur le continent : « L’avenir de l’Afrique est entre les mains des Africains... Il est facile de rejeter la responsabilité de ses problèmes sur les autres... Mais le développement passe une bonne gouvernance... C’est ce changement-là qui peut libérer le potentiel de l’Afrique. Et c’est aux Africains eux-mêmes d’en assumer la responsabilité. »
De belles idées, assurément. Mais pourquoi, dans ces conditions, contracter des programmes destinés, précisément, à consolider la démocratie et la bonne gouvernance en Afrique, comme ceux qui sont assurés par l’Agence américaine pour le Dévloppement international, réduits de 43 % entre 2009 et 2015 ? Ou vider l’Africom d’une partie de sa substance ? Rudolph Atallah, qui a été un des premiers responsables de l’Africom, note que l’administration permanente du Commandement, située à Stuttgart – ce qui ferait moins « colonial » - compte aujourd’hui 1500 employés, dont 800 civils : presque autant que les 1700 militaires stationnés à Djibouti, la seule véritable base américaine en Afrique.
« C’est moi qui ai négocié la création de la base en 2005 », ajoute Atallah, aujourd’hui président de White Mountain Research (WMR). « Nous avions alors repris et agrandi le Camp Lemonnier, d’anciennes installations françaises, dans le but d’y installer, à terme, 5000 militaires. Le développement du site a été gelé depuis 2009. Des discussions ont lieu, bien entendu. On en trouve l’écho dans les Directives annuels du Conseil national de sécurité. Mais cela ne débouche sur rien de concret. La création récente d’une base chinoise à Djibouti, non loin de la base française et de la nôtre - un événement aux conséquences potentielles énormes - n’a pas suscité les réactions auxquelles on aurait pu s’attendre. »
Daveed Gartenstein-Ross, le président de la firme de consultants Valens, spécialisée dans le contre-terrorisme, déplore lui aussi un « manque de vision d’ensemble » de la part de l’administration Obama : « Nous procédons de façon ad hoc. Et nous préférons mener les choses de l’arrière. » Cela a été le cas en Libye en 2011, où les Etats-Unis ont fourni la logistique aux interventions française et britannique. Ou au Mali en 2013, où ils fourni à la fois une aide logistique et des formations techniques aux Français et aux Africains.
Donald Trump s’en tiendra-t-il au minimalisme d’Obama ou reviendra-t-il à l’activisme de Bush ? Nombreux, aux Etats-Unis ou en Afrique, sont ceux qui souhaitent que la seconde option l’emporte. Car les « tendances lourdes » décelées voici une vingtaine d’années n’ont pas été démenties, qu’il s’agisse du développement ou des menaces.
Selon la Banque mondiale, l’Afrique a été en 2015 le leader de la croissance mondiale, avec un taux moyen de 4,5 %, devant une Chine tombée à 4,3 %. Les revenus liés à l’exportation des matières premières ayant baissé au même moment en raison d’un ralentissement de l’activité économique mondiale, cette croissance traduit une augmentation du produit brut réel des pays africains.
Mais en regard, Daesh s’est substitué à Al-Qaida dans les régions islamisées du continent à la suite du « printemps arabe » de 2011, non seulement en Afrique du Nord, dans les régions sahariennes ou sahéliennes ou dans la Corne de l’Afrique, mais aussi dans la zone équatoriale, notamment au Nigeria. Parallèlement, les cartels internationaux de la drogue semblent se « délocaliser » de plus en plus souvent en Afrique : d’après une enquête conjointe Onu/Nigeria, le trafic de la cocaïne en Afrique occidentale générerait 1,25 milliard de dollars par an. Diverses formes de coopération ont été constatées entre djihadistes et narcotrafiquants.
Quant à la pénétration chinoise, elle est devenue massive : Pékin a remplacé Washington en tant que partenaire commercial de l’Afrique dès 2009, et a pris pied militairement sur le continent, à travers des opérations de « maintien de la paix » dans des pays aussi divers que le Soudan du Sud, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Mali, le Sahara occidental, ou des points d’appui permanents. Sans parler de Djibouti.
« L’un des objectifs à court terme de Pékin est d’assurer la sécurité de la ’Route de la Soie du Sud’, la voie commerciale qui réunit la Chine au Moyen-Orient et à l’Europe en passant par la mer de Chine du Sud, l’Insulinde, l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée », note un analyste américain, Jonathan Paris. « Mais à plus long terme, tout est possible. Surtout si l’Amérique et l’Europe réduisent leur propre présence. »

© Michel Gurfinkiel & Géopolitique Africaine, 2016

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