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L’identité juive-noire en France : entretien ethnographique

Eszter Bihari et Dossou Condé
Travaux de memoires
Université Paris 7 – Denis Diderot


Notre sujet d’enquête porte sur les « Juifs noirs » de France et leur(s) façon(s) de vivre leur identité plurielle, au sein de la judaïcité française, à majorité blanche. Notre problématique nous amène donc, à nous interroger sur la manière dont l’identité juive noire, se réalise et se confronte aux autres identités (Ashkénazes, Séfarades…) présentes au sein du groupe des Juifs de France. Notre terrain d’enquête est, la Fédération des Juifs Noirs, association française à but non lucratif, créée il y a dix ans, prônant la visibilité des Juifs noirs de France, mais également des Juifs noirs présents à travers le monde. L’objectif de ce deuxième volet, sera donc de réaliser un entretien ethnographique avec une personne de notre choix, afin d’apporter des réponses à notre problématique, évoquée précédemment. Avant de travailler sur ce thème, nous ne savions pas qu’il existait des « Juifs noirs » d’ « origine », qu’il soit d’origine africaine ou autre. Nous pensions qu’il existait, des Falashas, des Askhénazes et des Séfarades. Dans notre esprit, la catégorie « Juif noir », n’était pas pensable, mis à part, les Juifs noirs qui se sont convertis. Nous avions donc associé la catégorie religieuse « Juif » à une couleur de peau, « la couleur blanche ». Nous pensions également que les Noirs convertis au judaïsme étaient perçus différemment au sein de la judaïcité, par les Juifs d’ « origine ». Enfin, dans notre façon de voir les choses, les personnes à la fois juive et noire, étaient systématiquement discriminées et racisées au sein de la judaïcité. Les choses ont nettement évoluées, la preuve est que la construction d’une synagogue réservée principalement aux « Juifs noirs », n’a pas été nécessaire, en tous cas pour l’instant, selon les propos de son nitiateur. Grâce à ce devoir très enrichissant, nous avons pu effectuer un travail important sur nos idées préconçues. Lors de notre enquête du premier semestre, nous avions pris contact avec l’association FJN. A l’occasion de cette première prise de contact, nous avions eu la chance de rencontrer Monsieur Guershon Nduwa, fondateur de l’association FJN, créée il y a dix ans maintenant. Sa voix paraissait apaisée et coopérative, il a accepté sans aucune réticence et nous a confirmé qu’il était disponible, le dimanche 21 avril. 

L’interprétation qu’on peut donner, au fait qu’il ait accepté cet entretien sans trop de difficulté,
est probablement dû à sa volonté et sa soif de transmettre son savoir. Fondateur de la FJN,
ce projet associatif représente beaucoup à ses yeux. Il a l’ambition d’informer les individus, qu’ils soient Juifs ou non, de la présence des Juifs noirs en France,Nous faisions allusion au concept d’intersectionnalité, qui désigne la combinaison de plusieurs facteurs conduisant à une différenciation. Nous sous-entendions alors qu’être Juif et Noir conduit forcément à une différenciation ou une discrimination. Et justement, on voit dans les réponses de M. Nduwa, qu’il ne souhaite pas parler de racisme, rejet, discrimination… Il considère que cela réduirait la problématique de FJN et n’apporterait rien de nouveau au mouvement. En posant ces questions, on cherchait de manière inconsciente, à ce qu’il nous affirme que le fait d’être « Juif noir » renverrait systématiquement à un « double rejet » ou à une « double minorisation ».Malgré l’emploi de la première personne du singulier « Je » pendant toute la conversation ethnographique, on remarque que Monsieur Nduwa s’épanche très peu sur sa vie personnelle.On sent qu’il ne souhaite pas s’attarder sur sa personne et son vécu personnel : « Donc moi, si vous voulez je vais vous parler de moi vite fait ». A plusieurs reprises nous lui avons demandé de nous apporter des exemples concrets, le concernant personnellement, mais il répondait systématiquement qu’il ne voyait pas l’utilité de citer des exemples dans lesquels il serait impliqué à titre personnel. D’après notre interprétation, M. Nduwa peut-être vu comme un intermédiaire, un messager et un symbole qui contribuerait à rassembler les « Juifs noirs » du monde et à les rendre visible aux yeux de tous. Il se pourrait même qu’il veuille être perçu de la sorte, ce qui confirmerait sa volonté de s’inscrire dans un judaïsme communautaire, quant il dit « Je viens d’Afrique mais le judaïsme est Un » ou encore, « (…) la question c’est de ne pas vouloir s’enfermer entre nous et tout ça là. Je pense que… qu’il y a déjà tant de divisions dans la communauté, fallait pas en rajouter… ». Ces citations par ailleurs rejoignent dans la même idée de Maurice Dorès : « Le Judaïsme n’a rien d’ethnique, le Judaïsme n’a pas de couleur ». Le fait aussi qu’il ait fait le choix de céder l’instance de Paris pour se focaliser sur les instances internationales, confirme l’idée qu’il conçoit le mouvement des « Juifs noirs » , comme un mouvement mondial. Cela lui permet justement d’ « avoir la liberté de gérer toutes les institutions », de gérer le mouvement au-delà des branches locales, pour pouvoir répondre aux besoins généraux, et non pas forcément liés aux spécificités de chaque instance géographique. Une autre raison était aussi le fait, que « les gens avaient du mal à prendre les décisions » au sein des bureaux internationaux.Au début de notre travail d’enquête, nous avons eu des difficultés à cerner les principaux objectifs de l’association. On pensait qu’il s’agissait d’intégrer au mieux les « Juifs noirs » de France à la judaïcité française, de lutter contre le racisme et les discriminations. Ces éléments sont tout à fait présents dans l’action de FJN, cependant ils n’occupent
pas une place primordiale. Le but de FJN n’est pas de se focaliser sur ces questions-là et sur des cas isolés, mais de
lutter pour acquérir une place égale au sein du judaïsme. Guershon Nduwa en effet pose la question : Pourquoi en France,
les Juifs noirs semblent invisibles contrairement aux Juifs noirs d’Israël, du Brésil ou encore des Etats-Unis ? Tout son
discours tourne autour de ce qu’il appelle « la visibilité ». Il faut “sortir du bois” comme il dit.
Guershon Nduwa justifie cette particularité française (enfermement des esprits « La communauté était très fermée »,
racisme à outrance, livre de prière comportant des propos racistes) par l’histoire coloniale de la France.
Selon M. Nduwa, le judaïsme serait une religion très « ouverte » d’esprit. Ici, il oppose une particularité qui serait
spécifique aux Juifs de France, obtus d’esprit, et le « vrai » judaïsme tel qu’il est, c’est-à-dire ouvert sur les autres.
D’après ses termes, « La France est un pays colonial, et qu’avec les immigrés et tout ça, on
met tout le monde dans le même sac ». Il emploie plusieurs fois ce terme « colonial » pour évoquer le passé historique
de la France, élément qui expliquerait la situation des « Juifs noirs » de France (stéréotypes coloniaux, sous-entendus,
malentendus…).
La volonté du fondateur de la FJN, serait que les Juifs, qu’ils soient blancs ou noirs, Sépharades, Ashkénazes, Falashas…
entendent et comprennent le « vrai » message que le judaïsme a voulu transmettre. Il ne s’agit pas de faire de ces coutumes
personnelles, des lois universelles qui seraient au fondement-même du judaïsme, mais d’appliquer les lois transmises par
ce-dernier. Le judaïsme n’est pas une religion de la division et de la haine, selon lui.
Le terme « communauté » qu’il utilise régulièrement pour désigner le groupe des Juifs, suscite, d’une manière générale,
des polémiques récurrentes en France. Il renvoie à un groupe, pour notre cas juif, qui serait homogène, et niant les
particularismes de chacun ainsi que la diversité (degré de religiosité, revendications politiques ou d’origines…).
M. Nduwa emploie le terme communauté pour désigner le groupe des Juifs mais ce n’est pas pour autant qu’il est en
faveur d’une communautarisation des Juifs noirs. Bien au contraire, il s’oppose à toute tendance à valoriser les
origines au détriment du judaïsme, qui ne doit pas être divisé ; « Je ne voudrais pas revendiquer un judaïsme africain
au sens étymologique du terme » « Les gens se définissent en fonction de leurs origines… (…) Et nous on ne veut pas
tomber dans ce piège-là ».
D’après notre interprétation, ce sont les coutumes de chacun qui engendrent des divisions au sein de la judaïcité,
si l’on se base sur ses propos. Ce sont ces mêmes coutumes qui entraîneraient du racisme et de la haine :
« Quand on me dit « Tu feras Shabbat », ça c’est une loi. C’est une loi, faire Shabbat, c’est une loi.
Maintenant quand on me dit « de ne pas manger… euh… le riz pendant Pessah » ça c’est discutable parce que
c’est pas une loi, c’est une coutume. » .
Il est intéressant de voir l’opposition entre les coutumes et les lois, soulignée par notre interlocuteur.
La primauté des lois juives ferait liaison entre les uns et les autres, et unifierait les Juifs entre eux. Cependant,
comme on l’évoquait précédemment, les coutumes locales, liées aux espaces géographiques et aux diverses cultures qui
composent le judaïsme, font tout simplement division au sein du groupe. Mais lui, insiste pour souligner que,
cela n’est pas le message du judaïsme, qu’il faut aller chercher au-delà de tout cela. Il ne faudrait pas réduire
le judaïsme aux simples coutumes, érigées par les hommes, pour ainsi trouver des justifications

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