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Entretien : abolition de l’esclavage ...Par Eric Aeschimann


“On voit trop souvent l’abolition de l’esclavage comme un cadeau des Blancs”.Par Eric Aeschimann


En revisitant la révolte de l’Amistad, l’historien américain Marcus Rediker montre comment les esclaves ont participé à leur propre émancipation.


Entretien.


Très connue aux Etats-Unis, où elle a été notamment transposée au cinéma par Spielberg, l’histoire de l’Amistad est largement ignorée en France.


Pouvez-vous nous la résumer ?


« Celui qui cherche à s’affranchir doit porter le premier coup. » C’est à la page 292 que Marcus Rediker cite ce vers de Byron, qui éclaire l’ouvrage qu’il consacre à l’Amistad, du nom de ce bateau où des esclaves se révoltèrent en 1839, marquant une étape-clé
dans l’histoire de l’abolition de l’esclavage.


A rebours d’une historiographie traditionnelle qui met en valeur les combats des abolitionnistes et confine de façon assez paternaliste les esclaves dans une sorte de passivité et d’incapacité politique, Marcus Rediker, historien américain spécialiste de l’histoire maritime, entend montrer que les esclaves avaient des capacités et ont combattu pour leur propre libération.


Très connue aux Etats-Unis, où elle a été notamment transposée au cinéma par Spielberg, l’histoire de l’Amistad est largement ignorée en France. Pouvez-vous nous la résumer ?


Marcus Rediker. Nous sommes en 1839. Une goélette baptisée « l’Amistad » quitte Cuba avec à son bord 53 esclaves africains dont 49 adultes, tout juste arrivés du Sierra Leone. Le 2 juillet, ils se révoltent, prennent le contrôle de l’embarcation et demande au capitaine de les ramener en Afrique.


Celui-ci fait semblant de se diriger vers l’est durant la journée, mais la nuit revient vers l’ouest. Le bateau remonte la côte des Etats-Unis et finit par être capturé par la marine américaine. Les mutins sont capturés et jetés en prison dans le Connecticut, accusés de piraterie et de meurtre.


A l’époque, l’esclavage n’a été aboli que dans quelques états et le gouvernement américain, soucieux de ne pas froisser les états du sud, souhaite que les esclaves soient renvoyés à Cuba, où ils auraient été exécutés. Une intense bataille d’opinion s’engage alors et le public se passionne. La presse couvre largement l’événement, des artistes peignent les mutins dont on s’arrache les portraits et, à Broadway, une pièce de théâtre raconte l’épopée… une semaine après l’arrivée de l’Amistad sur la côte ! On fait la queue pour leur rendre visite dans la prison.


Finalement, la Cour suprême, pourtant majoritairement composée de propriétaires d’esclaves, décide leur libération. C’est une grande victoire pour le mouvement abolitionniste. En novembre 1841, les survivants retournent au Sierra Leone, libres, un cas très rare dans l’histoire de l’esclavage.


En général, l’histoire de l’Amistad met l’accent sur les militants abolitionnistes. Votre livre montre qu’au contraire les esclaves ont été les premiers agents de leur libération.


Dans l’histoire officielle, dans le film de Spielberg et à l’école, les héros sont les abolitionnistes blancs, tandis que les Africains, qui ont pourtant initié la révolte en prenant le contrôle du bateau, sont occultés. Pour reprendre les notions introduites par des historiens comme Georges Lefebvre ou Howard Zinn, voici typiquement le cas d’une histoire vue « d’en-haut », en se concentrant sur l’aspect juridique. J’ai souhaité pour ma part raconter cette révolte vue par les Africains – vue « d’en-bas ».


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Pour cela, vous commencez par nommer les mutins, vous retracez leurs vies, avant et après le temps d’esclavage, et vous analysez les ressources qui leur avaient permis de réussir leur révolte.


Le premier qui s’impose est bien sûr la figure de Cinqué. Très charismatique, excellent orateur, doué d’une forte présence personnelle et d’une grande dignité, c’est lui qui a incité tout le monde à se battre. C’était un guerrier très entraîné et son expérience en a fait un leader naturel. Dès les premiers articles sur les mutins, il se mue en figure légendaire.


Mais je tiens à parler des membres du groupe, souvent relégués au second plan et qui ont pourtant participé à cette aventure collective d’émancipation. Par exemple, la petite Margru avait 9 ans au moment des faits. On pourrait supposer qu’elle n’eut pas de rôle à jouer. Or, l’une des découvertes du livre est qu’elle et l’autre petite fille qui était à bord du bateau avaient trouvé les machettes dans la cale, ce qui a permis aux esclaves de se révolter. Plus tard, Margru fera des études, décrochera son diplôme et deviendra missionnaire.


Une autre figure intéressante et mal connue est Grabo. Il avait de nombreux tatouages, signe qu’il s’agissait de quelqu’un d’élevé dans la hiérarchie de la société Poro. Or, j’ai acquis la conviction que la société Poro n’est pas étrangère à la détermination des mutins à lutter pour leur liberté.


Qu’est-ce que la « société Poro » et quel a été son rôle ?


Poro est une société secrète très puissante en Afrique de l’Ouest, bien connue des historiens et ethnologues spécialistes l’Afrique de l’ouest. En engageant mes recherches pour ce livre, j’avais formulé l’hypothèse qu’au moment de leur capture collective, certains des futurs mutins de l’Amistad participaient à une réunion du Poro, dont le but était peut-être de s’emparer de bateaux européens pour se procurer des armes.


Cette hypothèse est confortée par plusieurs faits. Par exemple, lorsque les mutins reviennent à Freetown en 1841, des centaines de gens les attendent. Les missionnaires qui avaient organisé leur retour avaient imaginé que les revenants garderaient leurs vêtements occidentaux et contribueraient à diffuser les mœurs chrétiennes. Mais dès qu’ils sont à terre, ils se dévêtent afin d’exhiber leurs marques Poro.


Autre indice : treize ans après le retour, un missionnaire a recueilli le témoignage de quatre anciens révoltés, qui lui ont notamment raconté les débats qu’ils avaient eus dans la cale du bateau juste avant de se mutiner. Ils employaient une terminologie précise, empreinte de vocabulaire guerrier caractéristique de Poro.


L’appartenance de plusieurs esclaves à Poro avait permis de créer une organisation sociale qui a été la clé de leur mutinerie, notamment en terme de solidarité : à partir du moment où la décision est prise, le code Poro stipule que tous les membres du groupe sont tenus par un serment. D’ailleurs, dans la première partie de la traversée, entre le Sierra Leone et Cuba, les mêmes avaient déjà été impliqués dans une première révolte.


Encore un exemple de cette capacité guerrière longtemps sous-estimée : pendant leur séjour dans le Connecticut, les mutins étaient fameux pour les mouvements de gymnastique qu’ils effectuaient sur la pelouse de la prison. Les Américains croyaient à des exercices de cirque. En réalité, ces guerriers s’entraînaient et, comme par hasard, Cinqué et Grabo, les deux meneurs, étaient les plus doués dans cet art. Poro était une société de guerriers. Plus on montait dans la hiérarchie, plus on devait avoir des capacités physiques et gymniques.


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Dans son film, Spielberg s’attache à montrer comment les abolitionnistes ont libéré les mutins. Vous, au contraire, vous racontez comment les mutins se sont libérés eux-mêmes. Et vous citez ce vers marquant de Byron : « Celui qui cherche à s’affranchir doit porter le premier coup. »


Absolument. S’ils n’avaient pas pris le contrôle du bateau, il n’y aurait jamais eu le procès, lequel a été une étape décisive vers l’abolition de l’esclavage. John Brown, l’un des figures les plus radicales de l’abolitionnisme, ami de Thoreau, connaissait très bien la révolte de l’Amistad et la phrase de lord Byron. Il pensait que les esclaves devaient être impliqués dans le combat pour leur libération.


On raconte souvent l’histoire de l’abolition comme si la classe moyenne blanche avait fait cadeau aux esclaves de leur liberté. J’ai voulu montrer que les esclaves ne sont pas restés passifs et ont participé à leur propre émancipation. Ce sont les deux ailes d’un même mouvement : ceux qui luttent et ceux qui les soutiennent.


Même du côté des Blancs, il est important de dire que la classe moyenne et intellectuelle ne fut pas la seule à se mobiliser. J’ai étudié les registres des gens qui ont apporté de l’argent pour soutenir les prisonniers de l’Amistad : il y avait beaucoup de petits dons, venants d’ouvriers. Là encore, l’histoire « vue d’en-bas » réserve bien des surprises.


Vos précédents livres portaient sur la piraterie, la traite des Noirs, le fonctionnement des bateaux négriers. Tout cela se passe dans l’Atlantique, qui apparaît comme un lieu décisif dans la fabrication politique de notre monde actuel.


Du XVIe au XIXe siècle, l’espace atlantique a été le point central de l’explosion du capitalisme, le plus grand système économique jamais créé. Longtemps, on a perçu l’espace maritime comme un lieu virtuel, anhistorique. L’Histoire, pensait-on, se faisaient sur terre, entre les nations.


Je crois au contraire que l’océan est devenu à cette époque un lieu de confrontation et d’accumulation du capital, dont le navire fut l’instrument principal. Car le navire cumule plusieurs fonctions. Il a un rôle maritime, bien sûr, mais aussi militaire (tous les bateaux étaient armés), économique (il transporte les produits des plantations, comme le sucre ou le tabac).


Surtout il a un rôle politique. Le négrier transporte esclaves, marins et colons d’un endroit à un autre en mettant en place une rationalité préindustrielle, où les différences individuelles sont annihilées. Lorsqu’on chargeait un groupe d’Africains sur un bateau, ceux-ci venaient d’ethnies diverses et n’étaient pas tous de la même condition sociale. Mais lorsqu’ils débarquent en Amérique, ils sont tous devenus des « noirs » : en une seule traversée, on a fabriqué une race.


Symétriquement, les marins, qu’ils soient français, anglais, irlandais à l’embarquement sur les ports européens, sont indifféremment appelés « blancs » quand ils débarquent sur les côtes africaines. Même un marin noir – il y en avait – devient un blanc.


L’Atlantique, c’est le lieu où la classe dirigeante a transformé la main d’œuvre en matière première. Mais à nouvelles exploitations, nouvelles résistances : l’Atlantique a aussi vu apparaître la mutinerie, la piraterie, le marronnage. En anglais, le mot « strike » vient de là : en 1768, à Londres, les marins qui réclamaient une hausse des salaires avaient immobilisé les bateaux en coupant les voiles : « strike the sails ». Depuis, « strike » désigne la grève dans toute la sphère anglophone.


Propos recueillis par Eric Aeschimann


Les Révoltés de l’Amistad.
Une odyssée atlantique (1839-1842),
par Marcus Rediker,
traduit de l’anglais par Aurélien Blanchard,
le Seuil, 404 pages, 24 euros.


 


Autres ouvrages de Marcus Rediker disponibles en français : "L’Hydre aux Mille têtes" (coécrit avec Peter Linebaugh, éditions Amsterdam), "les Forçats de la mer" (Libertalia) et "A bord du négrier" (Seuil)

Voir en ligne : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees...

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