English | français

Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Secteur-France > Général > Au confluent de trois continents : André Chouraqui. Francine (...)

Au confluent de trois continents : André Chouraqui. Francine Kaufmann

André Chouraqui est le premier et le seul homme à avoir traduit et commenté tous les livres de la Bible, du Nouveau Testament et du Coran.
Il a contribué à une nouvelle lecture des Écritures, plus proche des sources. Cette traduction a constamment cherché à déjouer les dogmes qui ont dressé les trois grandes religions monothéistes entre elles. Elle est l’aboutissement du parcours d’un homme d’action et de foi qui, sa vie durant, n’a eu de cesse de bâtir des ponts entre les juifs, les musulmans et les chrétiens, et plus généralement entre tous les humains.
Il fut poète, écrivain, homme de paix et de dialogue, laisse une œuvre considérable

Grand témoin du siècle et figure morale universellement reconnue, est l’auteur d’une oeuvre immense. Poète,essayiste et traducteur, il vient de donner aux Editions Lattès la version définitive de sa traduction du> Pentateuque et des Evangiles, ainsi que les Psaumes.

André Chouraqui n’est certes pas le seul juif dAlgérie à partager ce destin trinitaire, fait de paradoxes et de coexistence non dénuée de sectarisme et de discrimination. Mais il est lun de ceux qui ont su tirer parti de cette confrontation entre trois cultures et trois religions pour en revaloriser la source commune et créer une oeuvre de rapprochement oecuménique, de conciliation politique et de symbiose littéraire. Cet article retrace litinéraire dun juif algérien contemporain, à la fois exemplaire et farouchement singulier. Dans son autobiographie, Lamour fort comme la mort (Editions Robert Laffont, 1990), André Chouraqui se souvient que lon pouvait naître, vivre et mourir en Algérie française à peu près sans connaître un mot d’arabe si lon était français, ou un mot de français si lon était indigène . Nous vivions plaqués les uns sur les autres sans strictement rien savoir les uns des autres et sans rien vouloir en entendre (p.56). Quant aux juifs, nous étions absents au monde dans lequel notre exil nous enfermait. Nous naissions, nous vivions, et nous mourions dans les étroites limites de nos ghettos. Nous pouvions nouer des relations d’affaires avec les musulmans ou les chrétiens de notre entourage, nouer quelquefois de vraies amitiés ; il était plus rare, jusqu’à une époque tardive, d’avoir avec eux de vrais échanges intellectuels (p.58-59).

Qu’est-ce donc qui devait préparer le petit André-Natân à un rapprochement avec les cultures de ses voisins sans jamais remettre en cause la sincérité de ses attaches juives et la solidarité avec le destin de son propre peuple ? Sans doute une insatiable curiosité intellectuelle mais aussi une éducation ouverte et les hasards dune biographie agitée. Neuvième enfant dune famille de dix (dont six seulement devaient survivre), devenu l’enfant gâté de la famille après la mort en bas-âge de la dernière-née, André appartient à la bourgeoisie aisée d’Aïn-Témouchent. Son père, Isaac Chouraqui, est négociant en céréales, membre du Conseil municipal et président du consistoire israélite de la ville ; il nomme les rabbins, veille au destin de la communauté juive. De stricte observance pour lui-même, mais très libéral pour les autres, il trouve naturel denvoyer ses enfants dans des institutions chrétiennes ou laïques pourvu quelles puissent leur procurer la meilleure éducation. Ses ancêtres (et ceux de son épouse Méléha Meyer) remontent aux exilés chassés dEspagne par les persécutions et installés à Tlemcen, la perle du Maghreb, dès la fin du XIVe siècle. Parmi les Chouraqui, on trouve un président du tribunal rabbinique de Tlemcen (au XVe siècle), des rabbins, des exégètes, des poètes liturgiques, un mathématicien (Saadia Chouraqui, auteur dun traité rédigé en hébreu en 1691, à Tlemcen) et même un conseiller du sultan du Maroc, Mardochée Chouraqui dit Hazan Pacha, qui meurt en martyr sur le bûcher pour avoir refusé de se convertir à l’islam. Très prolifiques, les Chouraqui émigrent à partir du XVIIe siècle dans les principales villes d’Afrique du Nord. Le grand-père paternel dAndré, Saadia Chouraqui peut revendiquer, à lui seul, un millier de descendants dont quatre-cents environ servent dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale. Du côté maternel, la famille (dont l’histoire est attestée par des documents dès le XIIIe siècle), est également sefardi tahor (des purs espagnols). Exilée au Maghreb après lexpulsion de 1492, une des branches sinstalle à Londres où naît en 1863 Benjamin L. Farjeon, un journaliste et romancier qui mérite l’attention de Dickens.

Avec des ancêtres de cette trempe, il pouvait sembler naturel que l’enfant dAïn-Témouchent devienne une sorte de porte-drapeau de la culture juive nord-africaine. Cependant, à cette époque, comme le reconnaît André Chouraqui : Le passé était à peu près inconnu de la plupart d’entre nous [...]. Mais nous en conservions la vive fierté, comme des princes ruinés se souviennent de leur gloire défunte, qu’ils osent à peine évoquer dans l’excès de leur misère (p.60). De fait, passionné de généalogie, c’est l’homme adulte qui s’est attaché patiemment à reconstituer lhistoire de ses ancêtres comme d’autres chercheurs maghrébins se sont évertués récemment à ressusciter l’histoire des juifs d’Afrique du Nord, longtemps ignorée, négligée ou tombée dans l’oubli.

Mais la route est encore longue avant qu’André Chouraqui ne fasse oeuvre de pionnier et d’historien en publiant une étude sur La condition juridique de l’Israélite marocain (1950, parue en anglais en 1953), Une histoire des juifs dAfrique du Nord qui connaîtra cinq moutures (depuis la Marche vers l’Occident : Les juifs d’Afrique du Nord, PUF, 1952, jusqu’à Histoire des juifs en Afrique du Nord, Hachette 1985, en passant par La saga des juifs en Afrique du Nord, Hachette 1972), se passionnant encore pour la renaissance politique juive en consacrant sa thèse de doctorat en droit à La création de lEtat d’Israël (1948) et en publiant une monographie sur Théodore Herzl, inventeur de lEtat d’Israël (1960), avant de s’installer à Jérusalem pour y devenir l’homme de la Bible et du dialogue inter-confessionnel et interculturel (Lettres à un ami arabe 1969, Lettres à un ami chrétien, 1971, Les juifs, dialogue avec le cardinal Daniélou, 1966, Retour aux racines, entretiens avec Jacques Deschanel, 1981, Jésus et Paul, fils dIsraël, 1988, La reconnaissance : le Saint-Siège, les juifs et Israël, Laffont, 1992, etc).

Pour l’heure, le futur avocat de l’amour entre les hommes fait lapprentissage de la haine : l’un des faits marquants de son enfance est en effet ce jour de juin 1924 où l’enfant de sept ans se fait assaillir à la sortie des classes à coups de cartable sur la tête et insulter en français et en espagnol aux cris de sale juif . Il court de toute la force de ses jambes pour fuir la meute d’enfants et doit s’aliter, grelottant de peur et de fièvre. Ce n’est que plus tard qu’on décèle la véritable raison de sa fièvre et de ses douleurs : une attaque de poliomyélite aiguë. Mais la hargne antisémite et le handicap physique restent à tout jamais liés dans l’esprit de l’enfant. Infirme, il découvre pour la première fois la France métropolitaine à l’occasion dune cure thermale. Il a huit ans. Après un an de traitements, de prières et de talismans, l’enfant peut retourner à l’école. Sa claudication en fait le sujet de moquerie de ses camarades : el Cojo (le boiteux) se réfugie dans la lecture et développe une sensibilité exacerbée.

La rupture avec le monde protégé de l’enfance est consommée à lâge de onze ans, lorsque le petit André est envoyé au lycée dOran pour y poursuivre des études secondaires et conquérir le fameux baccalauréat. Sept ans d’internat, dans une discipline toute spartiate, détachent radicalement le petit juif oriental de ses racines. Au lycée d’Oran, l’éducation est française, républicaine et laïque : Nous étions non seulement déjudaïsés ou désislamisés, mais par surcroît athéisés. Nous étions livrés corps et âme non seulement aux mânes de Vercingétorix, mais plus gravement à celles de Voltaire et des Encyclopédistes (p.82). C’est ainsi que je changeais de peuple élu, insidieusement et comme sans m’en apercevoir (p.83). Au lycée d’Oran, pas question de manger cacher ni de respecter les fêtes juives. D’ailleurs, se souvient André Chouraqui, ni son père ni ses maîtres ne lui avaient demandé de veiller à respecter les rites et traditions au sein du lycée, et semblaient trouver naturel qu’il consomme du porc et s’adonne à l’étude des lumières dune autre civilisation qui avait si généreusement adopté les juifs. Malgré leur piété, les juifs algériens étaient très libéraux , la piété orthodoxe étant une maladie ashkenaze m’a confié André Chouraqui.

Sa bar-mitsva, célébrée dans la grande synagogue dAïn-Témouchent, en été 1929, marque son dernier lien formel avec les traditions juives. Il continue à jeûner à Kippour et à ne pas manger de pain à Pessah. Mais pour le reste, il devient un parfait petit Français. Il conserve quelques liens avec l’Orient grâce aux cours de langue et de grammaire arabes dispensés au lycée d’Oran. Mais il se passionne pour la littérature occidentale et lit durant les vacances d’été tout ce qui lui tombe sous la main : romanciers, poètes, appréciant particulièrement les romantiques. Quant à D.ieu, il est relégué au magasin des accessoires.

Le premier contact adulte avec la Bible de ses ancêtres survient par des voies détournées... et chrétiennes. Entre ses deux baccalauréats, durant lété 1934, André Chouraqui part en métropole pour subir une opération de la cheville qui le débarrasse partiellement de son infirmité. La clinique qui l’accueille, à Courbevoie, est tenue par une oeuvre protestante. Deux jeunes infirmières (qui se destinaient à servir Dieu dans des missions en Afrique ou en Océanie) lui font lire la Bible (dans la traduction protestante de Louis Segond) et sengagent avec lui dans de longs débats (puis dans une correspondance) sur Dieu et les réalités spirituelles (cf. Yvonne Jean : Lettres à André Chouraqui, éd. du Rocher, 1997). Parallèlement, c’est la découverte des grands philosophes, des écrivains contemporains, de la musique classique et des balades à vélo. Le judaïsme est loin. Le jour de ses dix-huit ans, son baccalauréat en poche, ses parents décident qu’André quittera l’Algérie pour la France. C’est dit ! Il sera avocat.

Les années de formation, balafrées par la guerre, permettent de suivre lévolution intellectuelle et la quête spirituelle dun homme qui marie en lui la rigueur et la discipline cartésienne du chercheur universitaire et du magistrat français (il est docteur dEtat de la faculté de droit de Paris) avec l’envol poétique et l’exigence des mystiques authentiques. Son premier volume de poèmes, Cantique pour Nathanaël, publié en 1957, témoigne dun souffle lyrique qui retrace un itinéraire personnel, Nathanaël incarnant le destin singulier de Natân Chouraqui tout en préfigurant, après le carnage de la Shoah, lascension de l’individu des ténèbres vers la lumière, la réconciliation de l’Homme avec l’Homme qui ne peut passer que par la réconciliation de l’Homme avec l’Etre de l’être , affirme l’auteur. Rien détonnant, donc, qu’il soit traduit en dix-huit langues et que l’ensemble de son oeuvre soit couronnée, plus tard, par les plus hautes instances universitaires, culturelles et institutionnelles de la France et de nombreux pays. Il reçoit notamment un doctorat honoris causa de l’Université de Louvain, le prix Leopold Lucas de l’Université de Tübingen, le prix de la Sorbonne, le prix Louise Weiss accordé par les cinq Académies françaises, la médaille dor du prix de la Langue française, la cravate de Commandeur de la Légion d’honneur des mains de François Mitterrand.

Mais revenons à ces années cruciales où le petit juif maghrébin épouse l’Occident. Novembre 1935 : cest la rentrée à la faculté de droit de Paris, rue Soufflot. Parallèlement, le futur traducteur des Evangiles reprend son dialogue avec Yvonne (la plus âgée des deux infirmières, nièce dun pasteur cévenol). Pendant près de trois ans, celle-ci l’entretient de sa foi et lui fait découvrir les profondeurs de la spiritualité, ne désespérant pas de le convertir au protestantisme. En même temps, André prend l’habitude d’accompagner l’un de ses professeurs de droit à la messe du dimanche pour écouter l’organiste de Notre-Dame. Après le concert, il reste souvent pour prier dans le silence de la nef. Son athéisme est profondément ébranlé en même temps qu’il découvre une civilisation dont il n’avait, au mieux, qu’une connaissance livresque : Les cathédrales, les églises, la musique religieuse, l’art chrétien, les couvents et les monastères [...]. Quel choc pour le petit barbare que j’étais au sortir de mes déserts coloniaux (p.126).

La rencontre avec le pasteur Louis Dallière (en juillet 1936) marque un tournant. Pour la première fois un chrétien, au lieu de tenter de le convertir, lui parle de la vocation messianique du peuple d’Israël et condamne en termes catégoriques l’antisémitisme chrétien et la propagande nazie qui, depuis 1933, transformait les juifs en parias. Renvoyé à ses racines, convaincu définitivement (après une illumination dans les Hautes-Alpes, en février 1937) que Dieu existe , conscient que la Bible qu’il lit et médite en traduction française est bien éloignée du texte original hébraïque, André décide de se mettre à l’étude de son patrimoine. J’étais juif et je ne savais pas clairement ce que cela pouvait bien vouloir dire. Que Hitler veuille me persécuter et, éventuellement me tuer pour cette raison, c’était là un fait évident qu’il n’était pas en mon pouvoir de modifier. Ce que du moins je pouvais faire, c’était de savoir le pourquoi de cette affaire qui me menaçait dans mon existence (p.157).

À Paris, un condisciple du lycée d’Oran, André Zaoui, le met en contact avec l’Ecole rabbinique de France et lui donne ses premières leçons d’hébreu. Sans vouloir, jamais, devenir rabbin, André Chouraqui poursuit désormais des études parallèles de droit et de judaïsme, à Paris puis dans la clandestinité. De 1937 à 1939, il obtient sa licence puis son diplôme d’études supérieures de droit et poursuit son apprentissage de l’hébreu, de la Bible juive et de ses commentaires (avec Georges Vajda), du Talmud et de l’araméen (avec Abraham Back), tant à l’École rabbinique qu’à la Sorbonne et à l’École des hautes études. Il passe tous ses étés en Algérie mais revient chaque automne en France, même lorsque la guerre éclate et quil suit l’école rabbinique repliée d’abord à Vichy puis à Clermont-Ferrand. Mais son retour au judaïsme (un judaïsme plus proche de celui des Hébreux et des mystiques médiévaux que de la tradition talmudique, une religiosité où la pratique religieuse est réduite au strict minimum) ne consomme pas la rupture avec les autres civilisations monothéistes. L’amour successif de deux jeunes catholiques (Magdeleine, rencontrée début 1938, qui lui présente sa cousine Colette, fin 1939) lui font pénétrer plus avant la spiritualité exigeante de la foi, de la doctrine et des dogmes chrétiens. Puis, au début de 1940, lors d’un séjour de plusieurs mois dans le Sahara, dans l’oasis d’Ouargla où son frère Charles est mobilisé, il accepte de donner des cours de français au cadi (le juge musulman) en échange de leçons de Coran et d’arabe (qui lui seront utiles cinq ans plus tard, lorsqu’il passera, devant la faculté d’Alger, un diplôme supérieur de droit musulman et de coutumes indigènes). Dans une autre oasis, à Ghardaïa, il voit vivre, dans la tension mais côte à côte, une communauté juive de trois mille âmes qui lui fait pressentir ce qua pu être la vie quotidienne des juifs de l’orient biblique, à l’époque de la Michna, les Kharéjites (une secte musulmane), et les Pères blancs.

Revenu en France en mai 1940, il doit fuir Paris un mois plus tard, emmenant Colette sur son vélo. Il connaît les bombardements allemands à Orléans, repart pour lAlgérie où il sinscrit au barreau dOran et commence un stage chez un bâtonnier. A la suite de la législation antijuive, de labrogation du décret Crémieux et avant même la promulgation par Vichy du Statut des Juifs , le 20 octobre 1941, excluant les juifs de la plupart des professions, André prend les devants en démissionnant, en juin 1941, tandis que ses parents sont ruinés. Cest à cette époque que, avec laide du rabbin Isaac Rouche, adjoint du grand rabbin dOran David Askenazi (le père de Léon, dit Manitou), André entreprend de traduire Les devoirs des curs, un traité en arabe de lun des plus grands penseurs juifs espagnols du XIe siècle, Bahya Ibn Paquda. Fourmillant de versets bibliques, cette oeuvre constituera la première confrontation de Chouraqui avec les difficultés de la traduction biblique. Devant le petit groupe dintellectuels juifs dOran jetés à la rue par les lois de Vichy, il prononce sa première conférence publique sur le thème : Comment lire la Bible ? . Il a vingt-quatre ans. Il me confie aujourdhui que la problématique et la plupart des thèmes de ses futures traductions bibliques se trouvent déjà en germe dans cette conférence.

A cette époque, Colette Boyer, enceinte, la rejoint en Algérie, s’est convertie au judaïsme et la épousé en décembre 1940. Mais la petite fille dont elle accouche meurt à l’âge de trois mois. La santé de Colette se détériore. Elle rentre en France pour soigner sa tuberculose dans un sanatorium de Haute-Savoie, tandis qu’André rejoint l’École rabbinique repliée à Chamalières, près de Clermont-Ferrand où il entame sa quatrième année détude. Il poursuit sa traduction de Bahya tout en approfondissant, simultanément, sa connaissance de la théologie et de la mystique des juifs, des chrétiens et des musulmans (Maïmonide, saint Thomas dAquin et les commentateurs du Coran).

Mais la guerre se rapproche. Le 20 juin 1942, une nouvelle loi discriminatoire frappe les juifs de France ; en juillet, c’est la rafle et la déportation des juifs et des Alsaciens de lUniversité de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand et le 8 juillet les Juifs sont expulsés de la ville... L’Ecole rabbinique est démantelée et décimée.

Réfugié avec Colette à Chaumargeais, à quatre kilomètres du Chambon-sur-Lignon, André Chouraqui prend contact avec les réseaux naissants de la Résistance et devient le représentant de lO.S.E. (l’Oeuvre de secours aux enfants juifs, entrée dans la clandestinité) en Haute-Loire et en Ardèche. Pendant plus de deux ans, il sillonne les villages pour cacher des enfants et procurer des faux papiers aux réfugiés menacés de déportation. Il constate la solidarité agissante des pasteurs et des villages protestants à l’heure où la France fait la chasse aux juifs. Ses protecteurs du Chambon fournissent un poste d’enseignant et une pension amie à son maître Georges Vajda, qui s’établit ainsi à quelques kilomètres des Chouraqui. Tous les jours les deux hommes consacrent quelques heures à travailler à leur passion commune : la Bible et Bahya Ibn Paquda. Vajda, l’un des plus grands médiévistes de ce temps, hébraïsant et arabisant distingué, prépare un livre (qui paraîtra en 1956) sur le théologien juif médiéval, chantre d’e lamour de Dieu. Chouraqui termine sa traduction des Devoirs des coeurs de Bahya (qui seront préfacés par Vajda et publiés en 1950). Dans la clandestinité, il rencontre le bibliste et cabbaliste juif Jacob Gordin, l’historien Jules Isaac, ainsi qu’Albert Camus, réfugiés tout près de là.

Paris est libéré ! Les Chouraqui sy réinstallent en octobre 1944, et André va opter pour la magistrature. Durant dix-huit mois, il sera juge de paix à compétences étendues. A Michelet dabord (en Kabylie, dans le Haut-Atlas, assez proche dAlger pour quil y passe son diplôme supérieur de droit musulman) puis à Bou-Saada où il découvre notamment les moeurs des tribus arabes nomadisantes des Oulad Naïls. Il aime son Algérie natale mais il sent bien que l’Algérie française est condamnée. Et puis Colette est à nouveau malade, convalescente en Normandie. André décide de quitter la magistrature, de rentrer en France, de chercher une nouvelle carrière. Mais voilà que Colette s’éloigne de lui pour revenir à sa foi chrétienne, réintègre léglise catholique et se retire dans la communauté des Petites Soeurs de Jésus. Pendant plus de quarante ans, jusquà sa mort en 1981, elle continuera de correspondre avec André.

La rencontre qui fut décisive pour l’adulte de trente ans, sorti des tourments de la guerre et cherchant encore sa voie, fut celle de René Cassin, juriste, président du Conseil dEtat, principal rédacteur de la Déclaration des droits de l’Homme (et futur prix Nobel de la Paix, en 1968), mais aussi Président de lA.I.U., l’Alliance israélite universelle (Kiyah, Kol Israël Havérim en hébreu). En novembre 1947, René Cassin nomme André Chouraqui secrétaire général adjoint de lA.I.U., poste quil occupe jusqu’en 1952. Lorsque André, qui ne se sent pas fait pour les tâches administratives, veut démissionner, René Cassin invente, exprès pour lui, un poste de délégué permanent de l’Alliance qui le laisse libre de se consacrer, six mois par an, dans la résidence de son choix, à son oeuvre scientifique et littéraire, les six autres mois étant employés en voyages et conférences à travers le monde pour contribuer au rayonnement et au développement de lA.I.U. Délivré du souci de sa subsistance, André Chouraqui peut désormais se consacrer à ce qui compte vraiment pour lui : la Bible, la renaissance du peuple juif d’après-guerre et la fraternité abrahamique (le rapprochement entre les trois religions issues dAbraham).

Avec Jules Isaac et Edmond Fleg, du côté juif, les pères Daniélou et Riquet du côté chrétien, il participe en 1948 à la fondation des Amitiés judéo-chrétiennes et ne cesse plus d’avoir des contacts avec la hiérarchie catholique, l’église protestante et les dignitaires musulmans, créant même en 1958 un Comité pour l’entente religieuse en Israël et dans le monde dont il deviendra le président. A partir des années 60, une grande partie de ses essais sont consacrés à la coexistence des peuples et au rapprochement inter-confessionnel. Dans le cadre de son action, il rencontre quatre des cinq papes, effectue des missions au Maroc, prêche la fraternité dans des congrès oecuméniques, donne des conférences. Les trente années que passe André Chouraqui aux côtés de René Cassin, de 1947 à 1976, sont parmi les plus actives et les plus fécondes de sa vie. LA.I.U., depuis 1860, contribue à répandre la culture juive éclairée et l’humanisme français, en créant notamment un réseau serré décoles juives francophones à travers le Maghreb et l’ensemble du bassin méditerranéen, avant de s’implanter dans les autres continents. Après la Shoa, elle participe à la reconstruction du judaïsme européen, décimé et exsangue et s’engage dans les voies nouvelles de l’avenir juif et israélien. Devenu le représentant de l’Alliance dans des congrès, André Chouraqui va désormais sillonner le monde, inspectant ou créant des écoles, nouant des contacts avec les communautés juives et avec les instances dont elles dépendent, donnant des conférences, des interviews, prenant des notes, réunissant des documents, profitant des archives imposantes de l’Alliance qu’il compulse notamment pour préparer une étude célébrant le centenaire de l’institution qu’il sert : L’Alliance israélite universelle et la Renaissance juive contemporaine 1860-1960 (PUF 1965).

C’est ainsi qu’il fait oeuvre de pionnier lorsqu’il publie certains des premiers articles et des premiers livres sur la condition juridique et sur l’histoire du judaïsme nord-africain, à une époque où les sciences juives nont pas encore découvert les trésors de la civilisation sefarade. Ce judaïsme, il le connaît de l’intérieur, en observateur patient et éclairé, occupant un poste privilégié qui lui donne accès aux meilleurs sources et aux contacts les plus qualifiés. Tout en décrivant sa communauté d’origine avec les outils dont la doté l’université française, il poursuit sa traduction des chefs-doeuvre de son patrimoine culturel : après Bahya Ibn Paquda, il traduit et commente le poème mystique de Salomon Ibn Gabirol La Couronne du Royaume (Revue Thomiste 1952, rééd. Ed. Fata Morgana 1996) puis deux des textes bibliques qui ont marqué particulièrement l’histoire littéraire et la spiritualité : Le Cantique des cantiques (1951) et Les Psaumes (1955). Ces traductions rencontrent immédiatement la faveur du public. Elles sont limpides, écrites dans un français littéraire et souple. Il ne sagit pas encore de secouer les habitudes des traductions classiques.

À cette époque, les livres juifs en français sont très rares. LA.I.U. prend sous ses auspices lune des premières collections juives de lédition française (après la bibliothèque Rieder, dirigée par Edmond Fleg) : la collection Sinaï des Sources d’Israël , aux Presses universitaires de France. André Chouraqui en devient le directeur. Le public francophone a enfin accès à quelques classiques de la science juive, en traduction. On y trouve côte à côte, dès 1955, une dizaine d’ouvrages dhistoire, de philosophie et de littérature (Baron, Buber, Luzzato, Halkine, Kaufmann, Maïmonide...). Toujours pour les P.U.F., André Chouraqui écrit lui-même trois volumes de la collection Que sais-je qui ne cesseront depuis d’être réédités : L’État d’Israël, La Pensée juive et l’Histoire du judaïsme. Entre 1950 et 1957, lA.I.U. envoie André Chouraqui en Israël, à de nombreuses reprises, pour y jeter les bases d’un réseau décoles et de comités de soutien. Sa première rencontre avec Jérusalem, en août 1950, est un éblouissement. Peu à peu mûrit en lui le souhait de s’installer en Israël. La décision, prise en 1956, se réalise en 1958. Le poste de représentant permanent de l’Alliance peut très bien se remplir à partir de la capitale de cet État juif auquel il a consacré sa thèse de doctorat en 1948. Et puis il y a Annette Lévy, une jeune juive dorigine alsacienne quil a rencontrée à Paris et qui rêve de vivre en Israël. En 1958, tous deux partent se marier à Jérusalem, avant de sy installer pour toujours, après quelques mois passés à apprendre à parler l’hébreu moderne Balbutiant, le traducteur biblique est plutôt encombré par ses connaissances livresques de l’hébreu des prophètes. En 1961, il prend la nationalité israélienne (sans perdre sa nationalité française). À Jérusalem, le couple finit par acheter un terrain rue Aïn Roguel, en contrebas du village d’Abou Tor, face à la frontière jordanienne. En 1964, ils emménagent dans la maison qu’ils y ont fait construire. Leurs cinq enfants, nés entre 1959 et 1968, achèveront de faire deux des Israéliens bien enracinés.

L’establishment local découvre, non sans surprise, cet intellectuel sefarade qui sort des salons parisiens sans avoir oublié larabe et sa culture maghrébine. Très vite, il est sollicité par divers milieux politiques. Mais il se refuse, chaque fois, à être candidat à la députation. Après l’éclatement d’émeutes à Wadi-Salib, qui révèlent la profondeur du fossé social et ethnique en Israël, il accepte pourtant de devenir le conseiller du Premier ministre en matière d’intégration des immigrants, préposé au mizoug galouyoth (la fusion des communautés) pour le salaire symbolique dune livre par mois. Il est vrai qu’il voue à David Ben Gourion une admiration sans bornes. Du 2 octobre 1960 au 22 août 1963, il contribue à faire doubler le budget de l’éducation, à créer le fonds de bourses Oded pour multiplier le nombre, ridiculement bas, d’étudiants d’origine orientale et nord-africaine dans les universités. Il lutte pour faire évoluer les mentalités dans une société dominée par l’establishment ashkenaze mais dont la population est issue de cent deux pays du monde (pour moitié orientaux) et parle plus de quatre-vingts langues. Ces efforts le font remarquer de Teddy Kollek, lancien directeur général de la présidence du Conseil qui, lors des élections municipales de 1965, tente de renverser le maire travailliste de Jérusalem et de remplacer la liste mapaï par une liste rafi (le nouveau parti créé par Ben-Gourion).

Kollek lui propose d’être second de sa liste. Chouraqui accepte. La victoire électorale l’installe pour deux mandats dans le fauteuil de maire-adjoint de Jérusalem, jusqu’en décembre 1973. Ces huit années d’action municipale sont parmi les plus concrètes de sa vie : spécialement chargé de la culture et des relations inter-confessionnelles, il s’agit aussi d’orienter la politique urbaniste de la ville trois fois sainte. Mais il faut veiller, surtout, au fragile équilibre qui règne entre les communautés religieuses, plus encore après la guerre des Six Jours. Plus que jamais, André Chouraqui se fait l’homme du dialogue. Dans ses voyages, dans ses rencontres, il ne représente plus seulement l’Alliance mais encore la mairie de Jérusalem, dans des lieux aussi symboliques que Berlin, Athènes, Rome (et le Vatican), l’Espagne (que ses ancêtres quittèrent en 1391), mais aussi les Amériques, l’Afrique, le Japon, l’Inde... La fin de son second mandat est marquée par la publication d’un livre : Vivre pour Jérusalem (Desclée de Brouwer, 1973) et par le choc de la guerre de Kippour, en octobre 1973 : 2 522 soldats morts et plusieurs milliers de blessés, côté israélien. L’auteur de la Lettre à un ami arabe (préfacée en 1969 par Shimon Pérès) est désemparé. Il aspire au silence. Il souhaite se retirer de la vie politique pour se consacrer tout entier à la traduction biblique que lui a commandée un an plus tôt Jacques Deschanel. Il se retire de la mairie de Jérusalem à lissue de son second mandat, et quitte l’Alliance après la mort de René Cassin, en 1976. Désormais il est indépendant, libre de se vouer à l’oeuvre quil se sent appelé à réaliser pour couronner sa vie. Il sera fait citoyen d’honneur de la ville en 1996 et publiera Jérusalem revisitée, quatre millénaires d’histoire, éd. du Rocher, 1995, ainsi que Jérusalem, ville sanctuaire, éd. du Rocher, 1996, prix Renaudot Essais, 1997.

Dès les années 50, après le succès de ses premières traductions (Bahya, Le Cantique des Cantiques, Les Psaumes), Jacques Madaule avait demandé à André Chouraqui de s’atteler à l’ensemble de la Bible hébraïque. Il avait refusé, ne se sentant pas habilité à entreprendre une telle tâche. Mais lorsqu’il s’installe en Israël, l’hébreu devient peu à peu sa langue quotidienne. Les paysages qu’il parcourt sont ceux de la Bible. Ma lecture de la Bible en fut renouvelée, écrit-il dans son autobiographie ; je comprenais mieux des textes que j’avais traduits et que je connaissais par coeur comme si un voile opaque était tombé de mes yeux (p. 460). Il assiste régulièrement aux rencontres du fameux cercle biblique qui se tiennent, depuis décembre 1958, au domicile du Premier ministre, David Ben-Gourion, et qui réunissent les meilleurs spécialistes de l’exégèse et de toutes les disciplines scientifiques susceptibles d’éclairer la connaissance des Écritures. Cette nouvelle familiarité immédiate avec la Bible s’accompagne du sentiment aigu que tout ce qu’il avait vécu, jusque là, le préparait à cette oeuvre : l’Algérie polyglotte, la rigueur et l’élégance du style et de la réflexion à la française , l’enseignement de l’Ecole rabbinique, les longues périodes de méditation de la Bible et du Coran en compagnie de juifs, de chrétiens et de musulmans, ses retraites dans des séminaires ou au fond du désert saharien, enfin sa rencontre avec l’hébreu et avec les paysages où se déroule la Bible comme réalité vivante et non plus livresque. En vingt-huit mois, du 10 avril 1972 au 14 août 1974, André Chouraqui écrit de sa main, à l’encre noire, le premier jet de sa première traduction intégrale des trois parties de la Bible hébraïque (Pentateuque, Prophètes, Hagiographes), et des quatre Evangiles (Les Quatre Annonces). Il traduit seul, en deux ans, des textes mûris en Orient sur plus d’un millénaire, qui ont forgé la conscience occidentale judéo-chrétienne, et dont il souligne lunité profonde (notamment par lunification du vocabulaire sémitique commun). Une fois dactylographiés (l’ordinateur personnel est inconnu à lépoque), les tapuscrits sont envoyés à des spécialistes qui révisent, annotent, critiquent. Remis sur le métier, le texte est revu par Chouraqui, renvoyé à d’autres spécialistes, retouché à nouveau. La première version de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament paraît alors en 26 volumes, entre 1974 et 1977, chez Desclée de Brouwer. Le texte est publié nu, sans aucun commentaire, découpé en volumes, en chapitres et en versets qui correspondent à l’usage massorétique et qui retrouvent les titres employés dans la tradition hébraïque : un volume pour la Genèse (devenue : Entête, Beréchit), un pour l’Exode (Les Noms, Chemoth) et ainsi de suite. Parallèlement, il édite une Vie quotidienne des hommes de la Bible (1978) qui reprend et complète l’ouvrage paru en 1971 : La vie quotidienne des Hébreux au temps de la Bible (cf. aussi Moïse, éd. du Rocher 1995, prix Méditerranée). Il définit son credo pour la collection de Grasset : Ce que je crois (1979).

Devant le succès inattendu et immédiat de la Bible Chouraqui , la preuve étant faite que le texte brut peut se suffire à lui-même, Chouraqui parachève son oeuvre par des éditions successives qui répondent à des besoins divers. Mais il retouche sans cesse sa traduction, tenant compte des nouveaux acquis des sciences et de la linguistique, harmonisant toujours plus sa restitution dune même racine étymologique (hébraïque, arabe ou grecque) à travers son corpus (se servant des concordances et, plus tard, des outils informatiques), serrant chaque fois de plus près les sonorités et les significations de l’original. C’est ainsi quil rédige une édition augmentée de commentaires oecuméniques et illustrée de 3 500 photographies d’objets ou de sites bibliques, de cartes et de graphiques, constituant une référence encyclopédique : L’Univers de la Bible (Brépols-Lidis, 1982-1985). Cette fois, il dispose dune large équipe de consultants (biblistes, archéologues, conservateurs de musées). Pendant ce temps il prépare, pour Desclée de Brouwer, une nouvelle édition décloisonnée de lensemble de la Bible telle quelle est lue par les juifs, les catholiques et les protestants (Bible synagogale et Nouveau Testament/Le Pacte neuf : Evangiles, Epîtres et Deutérocanoniques), qui paraît en un seul volume de 2 432 pages, en 1985 (texte repris en édition de poche en 1989 et en 1995 sur CD, collection CIB-Microbible, Maredsous). Pour clôre l’édifice, il met la dernière main à sa traduction du Coran, entamée en 1984 et qui paraît chez Robert Laffont en 1990 sous le titre : L’Appel, après avoir été vérifiée et révisée par des arabisants et des spécialistes de l’islam.

À partir de 1992, il reprend, revoit et corrige l’ensemble de sa traduction des textes sacrés, publiés en volumes individuels chez Laffont. Il les accompagne d’un commentaire inédit et de notes qui, pour la première fois, donnent les clés de cette traduction, expliquant notamment les choix souvent révolutionnaires et les néologismes de la traduction. Elles en donnent les raisons, inspirées par la linguistique moderne ou encore par les libertés que permet l’éclatement actuel
de la langue française (introduction d’André Chouraqui à lédition Laffont). C’est que les audaces de Chouraqui scandalisent ceux qui ne voient dans sa méthode qu’un avatar du littéralisme et du mot à mot. Elles éblouissent au contraire ceux qui sont sensibles à la force poétique et créatrice de procédés propres à révéler des associations sémantiques qui auraient été perdues autrement. En jouant sur les étymologies, en utilisant les mots crus et concrets de l’original, en recourant au présent intemporel (mieux apte
à rendre les temps grammaticaux hébraïques qui découpent la temporalité différemment), Chouraqui souhaite secouer la poussière qui couvre des siècles d’habitudes traductionnelles, décoloniser le texte, le réorienter en le rendant (en français) à cet Orient dont il est issu, le décaper pour en retirer les mots (dont certains ont été choisis il y a vingt-deux siècles par les Septante) qui ont perdu avec le temps leur force et leur signification originelle. C’est ainsi quil cesse de traduire malakh par ange pour éviter les associations désormais inévitables entre le messager biblique et les angelots joufflus de l’art occidental. Il rompt la force de lhabitude en traduisant lappel à la bien-aimée du Cantique des cantiques (II, 10 et 14), lekhi lakh, va vers toi-même (l’envoyant vers la liberté) au lieu du traditionnel : Viens-t-en (qui est un contre-sens, un sens inversé, tant dans l’espace que dans la langue). Le rouah hakodèch cesse d’être le Saint-Esprit pour redevenir le souffle sacré .

De fait, comme d’autres traducteurs juifs de l’époque moderne (Martin Buber et Franz Rosenzweig en allemand, Edmond Fleg en français), Chouraqui amène le lecteur au texte et non le texte au lecteur, produisant une sorte de Targum que certains nommeront : une traduction-calque de la Bible . La syntaxe française est souvent malmenée pour restituer les rebonds du texte, le vocabulaire est secoué pour reconstituer les significations premières des radicaux bibliques ou pour faire écho aux sonorités hébraïques. Les noms propres (de lieux, de personnages), déformés par des siècles de traduction, retrouvent leur forme première, la seule authentique, affirme Chouraqui puisque le nom, cest lêtre : Ytshak, Yaaqov, Essav, Moshé, Yehoshoua, Yiov, Yrmiah (Isaac, Jacob, Esaü, Moïse, Josué, Job, Jérémie) mais aussi Yardène, Kenaan, Mitsraïm (Jourdain, Canaan, Egypte). Les personnages et les lieux des Evangiles dont les noms hébreux ont été défigurés par lusage retrouvent leur prononciation dorigine : Ieshoua (Jésus), Iohanan (Jean), Kephar-Nahoum (Capharnaüm). Mais surtout, le nom ineffable du Dieu dIsraël, oublié sous les déguisements que lui ont donnés les civilisations daccueil, retrouve sa forme hébraïque : Oui, je suis saint, moi-même, YHWH, votre Elohim (Il crie.../ Lévitique, XIX, 2). Les surnoms traditionnels de substitution : le Seigneur, l’Eternel, ou Dieu (vocable dérivé du latin Deus issu du grec : Zeus, dieu de l’Olympe) sont écartés au profit du nom que se donne lui-même, dans l’original hébreu, Elohim : YHWH, tétragramme imprononçable puisque les voyelles ne sont articulées avec les consonnes qu’une fois par an, au moment où le grand prêtre pénètre dans le Saint des Saints au jour du Grand Pardon (Kippour). Dans les éditions ultérieures de sa Bible, Chouraqui invente même un logogramme qui représente simultanément la variante orale (kri) et la représentation écrite (ktiv) du tétragramme puisquil encastre et superpose la prononciation traditionnelle : Adonaï (mon maître, mon Seigneur) au-dessus de la graphie des quatre consonnes du tétragramme : YHWH (de la racine HWH, le verbe être en hébreu).

Dans son bureau dAbou-Tor, André Chouraqui sanime : Ce qui restera de ma traduction : c’est que pour la première fois, Elohim a son vrai nom : qui désigne l’Être. J’ai vérifié dans les Actes d’un colloque organisé en 1982 par l’Université catholique de l’Ouest, publiés sous le titre : Dieu et Dieux, noms et Nom. Il y a 2060 traductions de la Bible. Aucune ne porte autre chose qu’une variation sur Theos Deos (donc Zeus), même chez les juifs. Or le décalogue dit bien : Je suis YHWH ton Elohim. Tu ne prononceras pas le nom de YHWH ton Elohim en vain (et non pas de Theos Deos). Ma traduction introduit le respect du Nom (et ce n’est pas, comme la écrit un critique, par souci d’exotisme). C’est la première fois depuis 2 000 ans. Cela mettra des années à s’imposer, mais ce sera ma contribution.

Et Chouraqui me montre des lettres de lecteurs qui emploient spontanément la dénomination Elohim pour lui parler de Dieu. De fait, Chouraqui tente d’échapper à l’éternel paradoxe du traducteur : Chaque traducteur, plutôt que d’être attentif au message quil traduit, se l’accapare pour l’intégrer dans le tissu de sa propre culture et de son idéologie, sans avoir le souci d’envisager les conséquences de cet égocentrisme linguistique sur une vraie communication humaine [...]. Pris entre les exigences contradictoires de la fidélité au texte et le désir d’être compris et apprécié de ses lecteurs, le traducteur est un être déchiré, souvent tenté de faire mieux que le texte quil enrobe dans une esthétique étrangère, ce qui a des conséquences incalculables quand il sagit des textes fondateurs des grandes religions (Lamour fort comme la mort, p. 473).

Pour sa part, Chouraqui écoute parler le texte. Il se libère de la tyrannie des dictionnaires et des habitudes de traduction. Il interroge directement la racine hébraïque ou, pour le Nouveau Testament et le Coran, la signification hébraïque qu’il sent percer, par rétroversion, sous le vocable arabe ou le calque grec (un peu comme il retrouvait linspiration de l’hébreu ou le souffle de larabe sous le jargon français quemployait son grand-père maternel, à Aïn-Témouchent). Pour lui, il est flagrant que le Nouveau Testament (plus exactement : Le Pacte neuf, haberith hahadacha : la nouvelle alliance) a été écrit par des hommes qui à l’exception de Luc parlaient, comme Jésus, l’hébreu ou laraméen et étaient nourris d’enseignements bibliques. Le Coran quant à lui (L’Appel, de la même racine que mikra : KR, appeler, crier, lire) est écrit dans une langue sémitique, s’appuie sur un substrat proche de celui de la Bible et abonde en réminiscences et en personnages bibliques. Dans sa traduction, Chouraqui s’attache à mettre en évidence l’influence de la Bible hébraïque, de son vocabulaire et de ses images sur les textes des religions issues d’Israël. Moins pour les judaïser que pour en souligner lhomogénéïté et dévoiler, à travers la proximité des langues et des expressions, l’unité primordiale de la parole divine, la véritable dimension oecuménique des textes. Puisque l’esprit des trois textes a la même origine, antérieure aux schismes et aux querelles qui ont séparé et divisé le judaïsme, le christianisme et l’islam, il est temps de les utiliser pour en faire de vrais ponts entre les hommes et les peuples au lieu de les tourner en armes de diffusion d’intégrismes ennemis, pense Chouraqui.

Chouraqui emploie donc, systématiquement, une même racine française pour traduire une même racine hébraïque ou sémitique, tout au long du corpus biblique, au mépris de la répétition et quelle que soit l’incorrection produite en français. Il accentue sciemment cette prescription dans la seconde puis dans la troisième version de sa traduction (1985 et 1992), et effectue des révisions rigoureuses pour faire correspondre immanquablement les mêmes vocables (ainsi le Loth metsahek de Entête XIX,14, rendu par dérision en 1974 est corrigé en rieur, par alignement sur les autres occurrences du rire/tshok dans lensemble de la Bible).

Chouraqui est, par conséquent, le seul traducteur français (à ma connaissance) à pouvoir respecter l’assonance Adam/adama (Adam/lhomme, tiré de adama/ la terre) : Au glébeux, il dit : ... Honnie est la glèbe à cause de toi (Entête III,17). J’effacerai le glébeux que j’ai créé des faces de la glèbe, du glébeux jusquà la bête ... (Entête VI,1 et 7). Nous avons vu quil prolonge ce principe dans ses traductions des Evangiles et du Coran où il transporte la valeur hébraïque des racines qui, selon lui, percent sous laraméen ou sous larabe, en les rendant par un même équivalent français : cest ainsi que la racine rèch-hèt-mème (sens concret : réhèm utérus, matrice, mais aussi sens abstrait : rahamim miséricorde) donne lieu à des jeux de mots et à des néologismes formés sur la même racine en français. Le El malé rahamim (formule habituellement traduite par : Dieu plein de miséricorde) devient, dans la traduction biblique et évangélique de Chouraqui : un El rempli de matrices qui matricie (merahem), qui est matriciel (rahoum).

De même, dans la première sourate du Coran, (Al-Fâtihat, lOuvrante dans la terminologie chouraquienne), Allah ar-rahmân ar-rahim (Dieu le miséricordieux) est rendu par : Allah le matriciant, le matriciel . Pour les Evangiles, il établit une véritable grille de correspondances entre les vocables grecs et leurs équivalents hébraïques (comme dautres lont fait pour le grec des Septante) : cest ainsi que Nomos redevient Tora au lieu de loi ; Logos redevient davar, parole ; Jésus redevient un rabbi et non un maître (de même qu’Allah redevient le Rabb des univers ).

Certes, on aurait beau jeu de faire la liste des incohérences, des obscurités ou des maladresses des traductions de Chouraqui. Un critique a eu raison de dire qu’un Français serait sidéré que lon traduise Adieu par Vers Allah en arabe, car le français ne conserve plus la conscience de l’étymologie de : adieu. On pourrait ajouter que si Chouraqui fait dire à Sara : mon Adon (mon seigneur), il ne traduit pas (à juste titre !) Adonaï par messire ou messieurs. (Pourtant monsieur vient, en français, de : mon sieur, c’est à dire : mon seigneur). L’étymologie ne peut rendre compte de toutes les significations historiques d’un vocable. Et les correspondances sont parfois intraduisibles : adam/adama sont bien rendus par glébeux/glèbe mais le prénom Guershom, dans la traduction de Chouraqui, na plus de rapport avec son étymologie (guer/étranger, cham/là-bas). Et puis, quand le texte devient incompréhensible, on peut se demander si lensemble de lentreprise est justifiable (par exemple : Cest à leurs fruits que vous les pénétrerez , Mathieu VII,16, où pénétrer traduit le verbe hébraïque sous-jacent : YDH qui signifie connaître, intellectuellement et physiquement).

Enfin, le fait que des textes fondateurs, rédigés en l’espace de vingt siècles, par des hommes inspirés, d’époques et de lieux différents, en des langues différentes, soient aujourdhui traduits en un seul lieu (Jérusalem) par un seul homme (un fils dIsraël), en une seule langue (le français), à partir dune lecture de l’hébreu (original ou restitué par le jeu dune rétroversion) a certes une visée oecuménique, presque messianique, illustrant l’origine abrahamique du message biblique et coranique. Mais n’existe-t-il pas un risque d’uniformisation forcée, d’unification (sollicitée par le jeu du langage) de croyances et de civilisations, somme toutes, différentes ?

Disons, pour conclure, que si certains sont émerveillés par les traductions dAndré Chouraqui, dautres les détestent. Mais rares sont ceux qui restent indifférents devant le souffle poétique, la verdeur, l’actualité du texte qu’il restitue dans une vitalité bondissante. Il invite à redécouvrir l’original hébreu, à révisiter les paysages de l’Israël biblique, à retrouver l’Orient originel oublié sous les siècles d’académisme linguistique occidental. L’enfant d’Aïn-Témouchent, l’étudiant parisien, le juif persécuté par les nazis, le pèlerin de la reconstruction du judaïsme d’après-guerre, ont donné naissance au patriarche juvénile de Jérusalem dont l’oeuvre de traduction des Écritures est animée dune ambition messianique qu’il a lui-même, souvent, revendiquée : établir un véritable dialogue , une quête dia-logos qui mène au logos, à la parole, au texte divin, à la rencontre de tous ceux qui l’ont interprété et médité avant lui ; rapprocher les lointains en bâtissant un pont entre les cultures, les peuples et les confessions ; rédimer Babel en rendant à l’humanité une langue une et une parole unifiée

SPIP 3.0.16 [21266] | Squelette BeeSpip v.3.1.0