English | français

Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Secteur-France > Général > La Bible et Afrique. Maurice Dorès

La Bible et Afrique. Maurice Dorès

Interrogeons-nous sur la nature des attaches qui lient les peuples noirs au peuple juif et les éléments sur lesquels les Africains s’appuient quand ils se découvrent Juifs. La Bible est le premier miroir qui leur est offert. La Bible ne désigne pas les Noirs en tant que tels, elle nomme les Éthiopiens. Le pays de Kouch désigne l’Éthiopie et l’Afrique par extension. Kouch est le fils de Ham, un des trois fils de Noé. L’Éthiopie est présente dans l’histoire de l’Israël ancien. « Au-delà des fleuves de Kouch » c’est une expression que l’on entend dans Isaïe (18-1) et Sophonie (3-10). La considération pour Kouch s’exprime encore dans la bouche du prophète Amos « Ô fils d’Éthiopie vous êtes pour moi comme les fils d’Israël dit le Seigneur » (9-7). Kouch symbolise la force et aussi la soif de spiritualité. On trouve cette idée dans le psaume 68 verset 32 : « Kouch tendra les mains vers Dieu », un verset mis souvent en avant par les Rastafaris.
Les Africains se reconnaissent dans la Bible. Ils éprouvent en la lisant un sentiment de familiarité. Léon Askenazi qui était appelé régulièrement au Cameroun par le Président Paul Biya pour l’initier aux lectures juives disait en parlant des Africains : « Ils sont plus bibliques que nous. » C’est dans la Bible que l’on trouve le récit de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Selon une légende éthiopienne, ils auraient eu un fils, Ménélik. La dynastie éthiopienne en revendique la descendance.
Même si la Bible n’est pas un livre d’histoire on y apprend la destruction du royaume d’Israël avec les exils et les déportations qui ont conduit à la disparition des dix tribus d’Israël, une réalité historique qui a donné naissance à nombre de mythes. Selon un commentaire talmudique, les tribus perdues se trouveraient en Afrique.
Selon l’historien Nahum Slouchz, la première apparition des grandes colonies juives sur le littoral africain date de l’an 320 avant l’ère commune, lorsque Ptolémée Soter envahit la Judée et transplanta plus de cent mille captifs juifs en Afrique.
L’attente des Africains

Revenons à notre époque et posons-nous la question de savoir en quoi le modèle juif correspond à l’attente des Africains. Il y a d’abord eu l’idée que le christianisme était la religion importée par le colonisateur, l’homme blanc, tandis que l’événement majeur qui fonde le judaïsme est la libération de l’esclavage et la révélation du Sinaï sur la terre d’Afrique (Let me people go). Beaucoup ont vu une analogie entre la condition juive et la condition noire. Senghor inclut les Juifs dans sa trilogie des peuples souffrants constitués par les Négro-africains, les Juifs et les Arabo-berbères. Les termes de ghettos, diaspora, déportation appartiennent maintenant à l’histoire des Juifs et des Noirs. Cependant, à notre avis, la solidarité des persécutés n’a pas d’existence tangible, c’est plutôt une profession de foi et une illusion. En outre, la souffrance n’est pas une valeur juive, ce n’est pas là qu’il faut chercher ce qui peut attirer les uns vers les autres. À l’inverse, il y a la réussite des Juifs. La création de l’État d’Israël a frappé l’imagination des Africains. Cela a été un modèle pour tous les hommes politiques africains y compris Mandela qui lisait les Mémoires de Begin dans sa prison. Qu’un peuple aussi abattu que le peuple juif ait pu retrouver son indépendance était un exemple à suivre. Il y eut des relations privilégiées entre Israël et l’Afrique à l’époque des indépendances.
Il faut dire un mot sur l’accueil qui est fait aux Juifs noirs par les autres Juifs. Généralement c’est un étonnement suivi d’enthousiasme, mais il y a aussi des réactions négatives que l’on ne peut passer sous silence. Le sujet est déplaisant. On entend des Juifs se poser la question de savoir si ce n’est pas par intérêt que des Noirs veulent devenir juifs. Le propos est inadmissible et révèle une surdité désolante. Attribuer à ceux qui viennent vers vous une arrière-pensée intéressée traduit une étroitesse d’esprit et un mépris proches du racisme. C’est par ailleurs le fait d’une minorité souvent éloignée du judaïsme et prônant la tolérance. Pourtant, il suffit de mesurer les difficultés rencontrées par les Africains qui choisissent la conversion pour savoir que le bonheur d’être Juif n’est pas d’ordre matériel.
Certainement, ce ne sont ni la souffrance ni la réussite qui aimantent les relations judéo-noires. C’est une attraction profonde animée de confluences souterraines. Sans doute, existe-t-il une conception de la vie commune, une façon d’aller vers l’autre en restant soi-même.
Ce rapprochement commence à s’exprimer dans le domaine culturel, cinématographique, musical. Citons, Ben Zimet, ce chanteur et conteur yddich installé à Dakar pour enrichir son inspiration, et se produisant à Paris avec le chanteur et conteur guinéen Manfef Obin.
Évoquons une Afro-semitic-party lors d’une soirée à la Cigale où un Nigérian en costume traditionnel chanta a-yddichè mammè sur un air d’afrobeat.
Tout cela est l’effet de rencontres multiples. Ces rencontres ne se font pas seulement au-delà du fleuve de Kouch mais encore au-delà de l’Atlantique. Des rencontres entre Juifs africains et Juifs afro-américains se tiennent régulièrement tous les deux ans dans un colloque à San Francisco. Il semble donc que l’on assiste à l’émergence d’une identité culturelle judéo-noire dans le sens où l’on parle d’un judaïsme américain ou d’un judaïsme marocain. C’est une branche nouvelle du peuple juif qui repose sur des fondements anciens. Souhaitons-lui de croître et d’enrichir notre diversité.

SPIP 3.0.16 [21266] | Squelette BeeSpip v.3.1.0