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Chrétiens d’Orient. Par Dominique Moïsi.

Leurs massacres suscitent une indifférence internationale qui pose question. D’où vient cette absence de réaction ? Peut-on encore longtemps se réfugier dans cette attitude sans mettre en péril nos valeurs ?

Comment expliquer le silence de la communauté internationale face aux massacres de chrétiens qui se déroulent sous nos yeux, du Moyen-Orient au continent africain, de l’Irak au Kenya ? Le pape François, du balcon de Saint-Pierre, a eu raison d’interpeller la conscience du monde le jour de Pâques. « Le Vatican, combien de divisions ? » plaisantait Staline, inconscient qu’un pape polonais, Jean-Paul II, allait par sa simple autorité morale contribuer de manière décisive à l’effondrement de l’URSS. Cette autorité morale, elle n’existe bien sûr que si elle s’exprime. Le silence retentissant de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale sur le sort des juifs pouvait-il être reproduit par le « vicaire » du Christ alors même que les victimes cette fois-ci étaient chrétiennes ?
Mais quelles réponses donner à la dénonciation de l’indifférence lancée par le pape François ? Toute réflexion sur cette question doit, me semble-t-il, partir de la nature sélective des émotions. La philosophe américaine Martha Nussbaum, de l’université de Chicago, cite à ce propos des expériences scientifiques faites sur les souris. Celles-ci, rapporte-t-elle, ne s’émeuvent que face à la souffrance de congénères avec lesquels elles ont été directement en contact. Dans le cas inverse, elles font preuve d’une indifférence totale. Sommes-nous comme les souris ? En France, les assassinats de caricaturistes de « Charlie Hebdo » ont pu faire descendre près de 4 millions de personnes dans la rue, pas seulement au nom d’un principe, celui de la liberté de la presse, mais parce que leur signature sinon leur personne était familière à des millions de Français. Ils ne seraient pas descendus en tel nombre pour des policiers ou des juifs. Les victimes chrétiennes sont lointaines, anonymes pour la plupart, sinon désincarnées. Elles ont la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, là où règne un contexte de violence généralisée. Les principales victimes, au Moyen-Orient au moins, ne sont-elles d’ailleurs pas, dans leur grande majorité, musulmanes ?
Face au massacre de chrétiens, le problème de la chrétienté n’est-il pas qu’elle est tout à la fois universelle dans son principe et divisée dans sa réalité ? Il y a incontestablement une émotion chrétienne grandissante pour le sort des chrétiens d’Orient, tout comme il existe une compassion particulière à l’égard des jeunes Kenyans massacrés il y a une dizaine de jours en fonction de leur appartenance religieuse : les chrétiens étaient assassinés, les musulmans étaient épargnés.
Mais pourquoi n’y a-t-il pas plus de réactions face à un enchaînement sanglant qui dure désormais depuis de très nombreuses années ? Les chrétiens du Moyen-Orient et d’Afrique seraient-ils avant tout perçus par les chrétiens d’Occident comme des Arabes ou des Africains ? Les catholiques romains garderaient-ils une certaine distance avec leurs frères coptes, maronites, grecs orthodoxes ou syriaques ? Les Eglises d’Orient paieraient-elles le prix d’une association, d’une compromission même, avec des régimes despotiques et cruels, comme la Syrie de Bachar Al Assad ou hier l’Irak de Saddam Hussein ? Et après s’être tues trop longtemps lorsque des musulmans, souvent modérés au départ, étaient massacrés, ne seraient-elles pas, pour partie au moins, victimes aujourd’hui du silence qui fut le leur hier ?

Sur un plan strictement géopolitique, doit-on mettre l’accent sur l’existence dans la communauté internationale d’une véritable « volonté d’aveuglement », évoquant les années 1930, face à une menace dont on refuse de percevoir l’ampleur ? Après les interventions à dominante américaine en Afghanistan et en Irak, le devoir d’ingérence s’est trouvé remis en cause par ses dérives mêmes, et pas seulement par ceux qui n’attendaient qu’un prétexte pour dénoncer « les droits de l’hommisme », au nom d’une vision « realpolitik » sinon purement cynique du monde. Derrière le silence de la communauté internationale, y a-t-il avant tout une fatigue à l’égard de l’intervention et comme une forme de nostalgie à l’égard d’un temps révolu, où des despotes maintenaient l’unité physique de leurs pays et protégeaient leurs minorités chrétiennes ?
Si tel était le cas, il faudrait dire que cette vision n’est ni réaliste ni morale. Ce serait oublier que c’est la violence de la répression du régime en Syrie, début 2011, qui est à l’origine de la terrible guerre civile qui déchire le pays depuis lors. Fermer les yeux sur la brutalité, la corruption et l’inefficacité des régimes en place, au nom du moindre mal ou de la volonté de protection des minorités chrétiennes (et quid des autres minorités ?), n’est tout simplement pas envisageable. Même si la problématique a beaucoup changé au fil des ans, même s’il n’est plus possible d’ignorer totalement le régime en place à Damas.
On ne saurait retomber dans quelque nostalgie pour les croisades ou l’impérialisme colonial. Ces temps sont définitivement révolus. Il n’en demeure pas moins que les chrétiens d’Orient ou d’Afrique n’ont pas seulement besoin de prières et de compassion. Ils ont besoin d’aide, d’engagement, d’une prise de conscience et de responsabilité de notre part. Sur cette question, comme sur tant d’autres, moins d’Amérique devrait signifier plus d’Europe. Il ne s’agit pas de revenir à la « République chrétienne » de la Renaissance face à l’Empire ottoman. Mais que serait une Europe qui oublierait ses racines judéo-chrétiennes, à un moment où les valeurs universalistes subissent des attaques d’une particulière violence ?
Dominique Moïsi
Dominique Moïsi, professeur au King’s College de Londres, est conseiller spécial à l’Ifri.

http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204293849733-lintolerable-indifference-au-sort-des-chretiens-dorient-1110219.php?vSK1TZ5r618OeO2I.99

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