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Gilles Bernheim : Pourquoi j’ai plagié ?


« Pourquoi j’ai plagié » : les confessions de Gilles Bernheim, ancien grand rabbin de France


Gilles Bernheim était une autorité écoutée et respectée au-delà de sa communauté. Jusqu’au jour où des lecteurs avertis ont découvert qu’il n’était ni agrégé de philosophie ni l’auteur de tous ses écrits. Plus d’un an après le scandale, il s’explique pour la première fois, évoque ses blessures intimes, son rapport à Dieu. Et raconte comment il a si longtemps composé avec la vérité. Par Olivier Bouchara. Article paru dans le numéro 20 de Vanity Fair France (février 2015).


De Septembre 2012 à avril 2013, Yaël Hirschhorn a été la conseillère en communication du grand rabbin de France, Gilles Bernheim. C’était son premier emploi après des études à Sciences Po Strasbourg et un master en affaires publiques à la Sorbonne. Elle l’aidait à organiser ses visites dans les ministères ou à l’Élysée, préparait des notes sur les sujets d’actualité comme la question du mariage homosexuel, répondait aux demandes des journalistes. Issue d’une famille traditionaliste de Mulhouse, cette jeune femme de 25 ans ne cachait pas une certaine fascination envers ce religieux alsacien qui prônait un judaïsme orthodoxe mais ouvert sur le monde. Ses deux grands-pères auraient été fiers d’elle : l’un avait combattu au sein de la Résistance, l’autre dans les rangs de l’armée française – « sous un faux nom », précise-t-elle. Auprès du grand rabbin, l’une de ses tâches quotidiennes consistait à surveiller les critiques et les propos haineux portés à son encontre sur Internet – les dirigeants de la communauté juive sont souvent la cible d’attaques ad hominem. Pour cela, elle avait recours à un système de veille automatisé : une alerte surgissait sur son ordinateur chaque fois que le nom de Gilles Bernheim était cité sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu’un jour de mars 2013, elle a découvert que son grand homme était présenté comme un imposteur.


Ce soir-là, sur Twitter, une volée de messages qualifient le grand rabbin de « pseudo-écrivain ». Ils se fondent sur un texte mis en ligne par le site Web Strass de la philosophie, où se retrouvent les héritiers de Gilles Deleuze. Elle clique. Lit, relit. « Là, je me suis dit : “C’est quoi ce truc ?” » se souvient-elle. Un billet intitulé « Gilles Bernheim ou Jean-François Lyotard ? » souligne les similitudes entre les Quarante Méditations juives, publiées par le premier en 2011, et un entretien avec le second recueilli en 1991. Le mot « plagiat » n’est pas utilisé mais les extraits sont troublants. Quand Lyotard note, au sujet des Hébreux : « Voici donc un peuple muni, en effet, de prescriptions écrites, mais muni également d’une foule de petites histoires, ordinaires et invraisemblables, de pasteurs, de bergers de moutons, de dromadaires... », Bernheim formule la même observation au mot près, hormis les « dromadaires » changés en « chameaux ». Et ainsi de suite sur plusieurs paragraphes. « Il était tard, se rappelle Yaël, mais j’ai aussitôt appelé le GRF [c’est ainsi que ses collaborateurs désignent le grand rabbin de France] pour organiser une réunion le lendemain matin. Je pensais qu’il avait une explication. » Sur le coup, il ne lui en donne pas.


Les jours suivants, la rumeur se répand sur des forums d’exégètes en épistémologie, puis tous azimuts après l’apparition de deux articles sur Rue89 et le site du Nouvel Observateur le 20 mars 2013. Cette fois, il faut réagir. Le porte-parole du grand rabbin, Moché Lewin, adresse aux médias un communiqué. Il assure que le texte incriminé provient de cours donnés par Gilles Bernheim au centre Edmond-Fleg, un établissement pour étudiants juifs du Quartier latin dont il fut jadis l’aumônier. Dans les années 1980, des photocopies de ses enseignements étaient distribuées aux élèves et les enregistrements étaient autorisés. Par un mystérieux concours de circonstances, Lyotard (ou l’un de ses assistants) aurait pu avoir en main l’une de ces leçons talmudiques et l’avoir recopiée sans le savoir. De sorte que, loin d’avoir plagié l’auteur de La Condition postmoderne, c’est lui, Bernheim, qui aurait été copié. Il prend même la peine de se rendre au siège du Nouvel Observateur pour exposer cette version au critique littéraire Grégoire Leménager.


La démonstration apparaît au moins maladroite : mort en 1998, Lyotard n’est plus là pour s’expliquer. Et ses disciples n’apprécient guère ces insinuations. Le 22 mars, le site de la revue Theoria lance un appel pour défendre l’intellectuel disparu : « Nous autres vivants avons le devoir de répondre à la place de celui qui ne peut répondre. Il ne s’agit pas là d’une polémique, mais de l’honneur d’un homme condamné au silence. » Trois jours plus tard, Jean-Noël Darde, spécialiste de la chasse aux plagiats à l’université Paris-VIII, se lance à son tour sur la piste : « Tous ceux qui ont connu Jean-François Lyotard ou connaissent ses travaux auront peine à croire au scénario présenté par le grand rabbin de France », affirme-t-il sur son blog ­Archéologie du copier-coller.


Les livres de Bernheim (sept essais parus entre 1997 et 2012) sont passés au détecteur de plagiats, un logiciel capable de repérer deux phrases identiques parmi des milliers d’ouvrages. Le 28 mars, Jean-Noël Darde dévoile ses premiers résultats non sans avoir effectué des vérifications en bibliothèque : la vingtième des Quarante Méditations juives a été en partie recopiée sur un essai de l’écrivain catholique Jean-­Marie Domenach, Le Retour du tragique (Seuil, 1967). La perplexité devient consternation. « Les journalistes n’arrêtaient pas d’appeler, se souvient Yaël Hirschhorn. Je répondais toujours : “No comment.” » Gilles Bernheim se trouve alors en Israël. Le 2 avril à 22 heures, de Jérusalem, il publie une mise au point de vingt lignes dans laquelle il reconnaît « les plagiats démasqués sur Internet » et demande « pardon aux auteurs dont les textes ont été copiés ». Pour sa défense, il prétend s’être appuyé, « par manque de temps », sur un étudiant dont il préfère taire le nom. « C’est la seule et unique fois que je me suis livré à un tel arrangement, jure-t-il. Ce fut une terrible erreur. Ma confiance a été trahie. (...) J’ai été trompé. Pour autant, je suis responsable. » En conclusion, il demande à son éditeur de retirer les Quarante Méditations des librairies et de sa bibliographie.


Le pire est pourtant à venir. Le 5 avril, L’Express révèle que, contrairement à ce qu’il laissait entendre, Gilles Bernheim n’est pas agrégé de philosophie. Le journaliste Jérôme Dupuis a consulté les archives de la Société des agrégés sans y trouver son nom. Nouveau moment de stupeur autour du rabbin. Le titre d’agrégé figurait dans sa notice du Who’s Who. Il auréolait le guide spirituel d’un éclat académique, y compris chez les athées et les sceptiques. Les éditeurs l’évoquaient pour présenter Bernheim en « rabbin philosophe ». Nicolas Sarkozy lui-même avait rendu hommage à ce « Grand rabbin (...) et en plus agrégé, alors là, vraiment... » lors de la remise de la Légion d’honneur le 3 mars 2010.


Après ces révélations, le monde de Bernheim se désagrège – au propre et au figuré. Bientôt, Jean-Noël Darde révèle deux autres plagiats. Les journalistes guettent sa démission. « C’était horrible, se souvient Yaël Hirschhorn. Je leur demandais de “bien dissocier l’homme de la fonction”, ça ne leur suffisait pas. » L’intéressé est ­injoignable. « Je lui ai laissé plusieurs messages restés sans réponse », raconte Grégoire Leménager.


Le soir du 9 avril, enfin, Gilles Bernheim parle sur l’antenne de Radio Shalom. D’une voix blanche, il reconnaît une « faute morale », évoque la dimension « suicidaire » de ses actes mais ne livre aucune explication, sinon l’invocation sibylline d’un « événement tragique » qui l’aurait empêché de réussir le concours de l’agrégation. Au Consistoire central, ses collaborateurs pleurent. Deux jours après, il annonce sa « mise en congé ». Chaque mot de son communiqué a été âprement négocié entre son avocat et celui de l’institution. Comme pour un licenciement, les conditions financières de son départ sont fixées dans un protocole écrit couvert par une clause de confidentialité (selon son avocat d’alors, Patrick Klugman, cité par Le Monde, le grand rabbin aurait obtenu du Consistoire « de quoi tenir en partie jusqu’à ses droits à la retraite avec l’équivalent de son salaire mensuel, soit entre 5000 et 9000 euros ».) Sur le Huffington Post, le journaliste Claude Askolovitch (également contributeur de Vanity Fair) s’attriste d’une « défaite républicaine » : « Gilles Bernheim était l’antidote à la fois à l’uniformisation laïcarde et au repli religieux, la preuve que l’on pouvait être pleinement soi-même sans s’en contenter », écrit-il. Aujourd’hui encore, Yaël Hirschhorn peine à masquer son amertume :


« Tout est allé si vite. Personne n’a compris.


– Il ne vous a rien dit ? lui ai-je ­demandé.


– Si, un peu avant son départ. Il m’a raconté des choses très tristes sur son histoire, mais cela lui appartient. Je doute qu’il vous en parle un jour. »


Gilles Bernheim en 1972, il est alors élève à l’école rabbinique de France.


DIX JOURS AVANT LES FIANÇAILLES 
Il ferme les yeux, inspire longuement. « Vous vous demandez comment un homme qui a la prétention de réfléchir a pu agir de la sorte ? » Ses paupières tremblent. Il passe une main sur un front creusé par les années et les tourments. Le bar-tabac du IXe arrondissement de Paris où Gilles Bernheim m’a fixé rendez-vous ce 10 juillet va bientôt fermer. Dans la salle, une serveuse donne un coup de balai. À la table voisine, trois jeunes gens se racontent leurs virées nocturnes. Le grand rabbin m’avait reçu une première fois la veille chez son nouvel avocat, Jean-Marc Fédida, en compagnie de son fils aîné, Eliya. La conversation avait roulé sur les épreuves de la vie, le besoin de construire des « digues psychologiques », la nécessité de se détacher parfois du réel « pour éviter de se le prendre de plein fouet ». « Je ne suis ni quelqu’un qui se victimise ni quelqu’un qui se culpabilise », m’avait-il glissé sur le pas de la porte. Une journée a passé et il est prêt à entrer dans le vif du sujet.


« Vous voulez donc comprendre », répète-t-il à voix basse. À 62 ans, il a l’air d’un somnambule perdu au milieu de la circulation, regard dans le vague et cravate de guingois. Ces derniers mois, il ne pouvait plus ouvrir ni livre ni journal, la seule lecture possible était celle des prières – « parce que prier, c’est une façon de s’effacer, de se dessaisir du monde ». La plupart de ses amis se sont détournés de lui ; certains, interrogés par la presse, ont cru utile d’imaginer ce qu’il devait ressentir et cette effraction intime l’a révolté : « Personne ne peut dire à ma place ce qui s’est passé dans ce mécanisme d’écriture », fulmine-t-il. Pour se libérer, il a noirci une trentaine de pages réunies dans un petit fascicule broché sous le titre : Les Errances de Gilles Bernheim. En guise d’incipit, il cite ces mots du poète argentin Roberto Juarroz : « La fidélité au balbutiement est une facette de la fidélité à la réalité. » Maintenant, il voudrait tourner la page, expliquer au monde que « l’homme ne se réduit pas à ses erreurs ».


À l’écouter raconter sa chute comme un destin inexorable, on se dit que Gilles Bernheim semble convaincu d’une chose : jamais il ne se serait laissé prendre au piège du mensonge si sa jeunesse n’avait été marquée par une série de catastrophes. Il ne conçoit pas d’autre explication. La vanité ? La crainte de ne pas être à la hauteur ? Il balaie ces hypothèses. « Je suis rescapé d’un effondrement qui a eu lieu dans les premières années de ma vie et dont j’ignore les causes, peut-on lire dans son cahier. J’ai seulement la certitude d’avoir été pris dans une avalanche et d’avoir été miraculeusement préservé de l’engloutissement total. »


Pour se libérer, le grand rabbin a écrit un petit cahier d’introspection intitulé Les Errances de Gilles Bernheim (reproduction).


À 13 ans, en colonie de vacances à Beatenberg, une station de sports d’hiver en Suisse, il est tombé sous le charme de Tania. Ils ont parlé, skié, parlé encore. Premiers sentiments dont il ne veut pas dire le nom. « Il y eut alors en moi cette certitude que je venais de rencontrer quelqu’un pour toute la vie », écrit-il. Leur romance reste clandestine. Chez les Bernheim, on ne dévoile pas ses émois. C’est une famille alsacienne où se mêlent le soulagement et la culpabilité d’être encore vivant après la Shoah. Le père est courtier en bois, la mère professeure de mathématiques. Ils se sont rencontrés en 1946 puis installés à Aix-les-Bains, en Savoie, où réside une petite communauté juive orthodoxe. Leurs deux enfants, Marc et Gilles, sont élevés dans un judaïsme exigeant mais attentif au monde. Ils vont à l’école communale, même si le samedi matin, durant shabbat, ils empruntent des détours de crainte de croiser les camarades qui se rendent à la synagogue. Le dimanche, leur père les emmène skier, ou pédaler sur les départementales alentour. Le petit Gilles rêve de devenir coureur cycliste. Il se passionne pour le Tour de France et collectionne les figurines en plomb des champions de l’époque. Un jour, il demande à ses parents de l’inscrire au club local. « Ils m’ont répondu : “Ce n’est pas pour toi. Un Juif, ça ouvre des livres. Comment veux-tu étudier la Torah sur un vélo ?” »


En septembre 1966, premier drame : Gilles Bernheim voit son père mourir d’un cancer après des mois de lutte. Il n’a que 14 ans et le soutient jusqu’au bout sans une plainte. « Ce fut solitude et souffrance, note-t-il rétrospectivement. Souffrance muette, non dicible, puisque ma mère elle-même, qui aimait si fort mon père, n’exprimait rien. » Parmi les messages de condoléances, il trouve une lettre de Tania : « Comme une respiration, des mots qui permettent de respirer à nouveau. »


Deux ans plus tard, ils se retrouvent lors d’un séjour en Israël. Elle lui présente sa famille. « Pendant des années, écrit-il, j’avais oublié cette rencontre, (...) la première et la dernière fois que j’ai vu cette famille au complet. » À la fin des vacances, la petite sœur de Tania se noie à Ashkelon, cité balnéaire au sud du pays. Le choc, dit-il, fait vaciller sa mémoire. « Tout demeure dans une sorte de brouillard, je ne sais pas si j’ai assisté à l’enterrement, je ne sais rien, hors l’écrasement que j’ai vécu. » Il se rapproche encore de Tania. Après le bac, ils se fréquentent à Paris, tout en observant une distance conforme à leur éducation. Il a « l’impression d’apprendre la vie avec elle », comme si « le deuil les portait tous les deux ».


C’est à cette époque que Gilles Bernheim songe à devenir rabbin. Il s’inscrit au Séminaire israélite de la rue Vauquelin, près de l’École normale supérieure où les étudiants préparent l’agrégation. La vocation pastorale l’avait effleuré quand il fréquentait les mouvements de jeunesse juifs en Alsace. Maintenant, il n’aime rien tant que prier, étudier et transmettre. « Quand vous avez reçu de la bonne énergie durant votre jeunesse, même si cela n’a duré qu’un temps, vous avez la chance de posséder un puits où vous ressourcer, m’explique-t-il. Mon père était ce puits. »


Au début de l’année 1973, sa vie semble se remettre dans le bon sens. Il présente Tania à sa mère, qui lui a lancé ce drôle de compliment : « Cette fille est trop bien pour toi. » Ils doivent se fiancer en février. Dix jours avant la cérémonie, Tania et ses parents se tuent dans un accident près de Meaux. Le véhicule a percuté un pylône. À l’arrière, la jeune fille a brûlé vive quand l’automobile a pris feu. Gilles Bernheim se rend à l’institut médico-­légal pour identifier le corps. Pourquoi lui et non un membre de la famille de Tania ? Des années plus tard, il ne sait pas répondre à cette question. « Devant l’insoutenable, une couche de ouate épaisse s’était construite autour de moi, écrit-il. Échappé de cette brume, il y eut plus tard un rêve, je voyais du feu au sommet de Beatenberg, là où je l’avais rencontrée. »


Nicolas Sarkozy, président de la République, lui remet la Légion d’honneur, le 3 mars 2010.


La malédiction frappe encore cette année-là quand le frère de Tania, qui vient de s’installer en Israël, est tué durant la guerre du Kippour. Bernheim dit s’être alors isolé dans les livres pour tenir le réel à distance. Il travaille jusqu’à l’épuisement, s’impose un deuxième cursus de philosophie à la Sorbonne, converse avec des amis imaginaires nommés Kant ou Kierkegaard. Par « orgueil » – l’un de ses leitmotivs – il veut être « le premier » dans tous les domaines, du commentaire de la Torah aux dissertations sur l’idéalisme transcendantal. Il sait que ces deux matières exigent des qualités opposées – « un rabbin, ça croit ; un philosophe, ça doute », reconnaît-il – mais il nourrit sa fierté en conjuguant les contraires. De son amour disparu, il ne lui reste que des souvenirs flous et des contacts réguliers avec Françoise, la dernière sœur de Tania, la survivante. Il l’appelle souvent, prend des nouvelles comme si elle faisait partie de sa famille. Rien ne doit cependant l’empêcher de réussir : outre le certificat de rabbin, il lui faut l’agrégation de philosophie, comme Sartre, Bergson ou Lévi-Strauss.


Que se passe-t-il alors ? Dans son cahier intime, Bernheim assure que les écrits du concours se sont déroulés « sans difficulté ». Mais il ne donne ni la date des épreuves (1975 ? 1976 ?) ni les notes obtenues. Il précise seulement avoir composé sur la question : « Qu’est-ce que penser ? » (vérification faite aux archives de l’Éducation nationale, le sujet a bien été proposé à l’oral de l’agrégation de 1976). « Puis ce fut la dernière avalanche », dit-il. Françoise est atteinte d’une leucémie incurable, il l’apprend « un ou deux jours » avant l’ultime oral. « Cette déflagration a été le moment le plus destructeur. De cet inimaginable qui avait traversé ma vie, je désirais qu’une chose subsiste : Françoise. » Dans sa mémoire, cet épisode aussi semble entouré d’un « épais brouillard » et la confusion lui sert d’échappatoire. Jamais il ne dit : « Non, je n’ai pas été reçu à l’agrégation ; oui, j’ai menti pour le faire croire. » Il se contente de raconter son voyage à Boston pour accompagner la sœur de Tania qui va chercher le traitement de la dernière chance. Et le quiproquo qui aurait suivi : « À mon retour, lit-on dans son cahier, tout le monde me félicita pour ma réussite à l’agrégation. (...) Je confirmai. Face à l’anéantissement, c’était un contrepoint, une bouée de secours. Une ­manière de se tenir en équilibre au-dessus de l’abîme. »


DES ÉLÈVES NOMMÉS KUNDERA ET FINKIELKRAUT
Comment vivre avec un mensonge ? Comment prier ? Comment se rapprocher du sacré avec un tel secret enfoui au fond de soi ? Dans la liturgie juive, la quête de vérité (émet en hébreu) doit mener sur les voies de Dieu. Le mensonge (sheqer) est proscrit dès les Tables de la Loi. Le centre d’études Morasha de Jérusalem, qui s’est penché sur la question de la vérité selon les textes bibliques, observe qu’un passage du livre de l’Exode va plus loin : il ordonne à l’homme de « s’éloigner du mensonge » par principe. Certains sages considèrent toutefois que des entorses à la vérité peuvent être tolérées, notamment pour protéger les autres d’un mal ou préserver sa pudeur et son humilité. « Si quelqu’un te demande si tu as eu des relations avec ta femme, réponds-lui : “Non” », précise un commentaire du Talmud. Mais même dans ces cas exceptionnels, les rabbins prescrivent qu’il ne faut pas abuser du mensonge.


Tout cela, Gilles Bernheim le savait, et de façon plus nette et plus érudite encore, lorsqu’il est devenu agrégé de philosophie dans le regard des autres. Il s’était persuadé que cette contre-vérité ne causerait de tort à personne. Sa bonne conscience reposait sur trois points : il n’avait pas besoin d’exciper de ce titre pour convoiter un poste (l’aurait-il seulement pu ?) ; il n’invoquait jamais de lui-même sa prétendue agrégation et laissait les autres se fourvoyer sur son compte ; il considérait que ses qualités de rabbin ne devaient rien à cet hypothétique diplôme. Après le séminaire, il a complété sa formation en Israël auprès d’un grand maître de tradition lituanienne (la branche la plus orthodoxe du judaïsme). C’est pendant ces deux années d’études que sa vie a pris un nouveau tour. Entre les cours, il a fait la connaissance de sa future femme, Joëlle. « J’ai eu une chance exceptionnelle de faire une deuxième rencontre, écrit-il joliment. Je l’avais aperçue une première fois sur un quai de gare, jeune fille de 17 ans, c’était avant la mort de Tania. Ce que j’avais vu, c’était la couleur de ses yeux. »


Ils se marient en 1977, emménagent à Paris, donnent naissance à quatre enfants : Eliya, Orith, Noémie et Léa. Joëlle étudie la psychologie, lui enseigne le Talmud. Ils mènent une existence simple et heureuse. Jamais il ne lui parle de sa vie d’avant. « Je ne voulais pas tomber dans le syndrome de la compagne infirmière, me confie-t-il. Parce qu’une fois que vous allez mieux, vous n’avez plus besoin de l’autre. » Il éprouve néanmoins la nécessité de parler. Des amis lui recommandent un psychanalyste : un ancien pilote de l’armée américaine, capturé et torturé par les Japonais pendant la guerre. Il hésite. Avec le recul, il s’amuse en songeant que la démarche ressemble au début d’une histoire juive : « C’est un rabbin qui va voir un psy parce que le Tout-Puissant est débordé... » Finalement, il se lance : « La thérapie a duré six ans et elle m’a fait beaucoup de bien, raconte-t-il. Sans doute parce que cet homme n’était pas épouvanté par mon histoire. Il avait les instruments pour y faire face. » À lui non plus, pourtant, il ne livre pas son secret.


« Vous parliez à votre psy de votre problème avec l’agrégation ?


– Non, je n’allais pas le voir pour raconter que j’étais le meilleur. Ce qui était peut-être un signe de bonne santé.


– Pourquoi ne vous êtes-vous jamais libéré de ce poids ?


– Plus le temps passait, plus il devenait difficile et douloureux de parler.


– C’était un moment difficile à affronter, mais pas plus que d’autres...


– Que voulez-vous ? Peut-être que cette histoire me faisait justement du bien. Comme un médicament auquel on s’accoutume. Comme une drogue douce. »


À l’orée des années 1980, Gilles Bernheim devient un professeur réputé. Entre 120 et 150 étudiants se pressent le jeudi soir au centre Edmond-Fleg pour assister à la leçon hebdomadaire du « rabbin philosophe », ce passeur en jean et pull-over qui fait dialoguer comme personne la culture juive et la culture générale. Parfois, il dispense des cours particuliers à des élèves qui ne le sont pas moins, comme le romancier d’origine tchèque Milan Kundera et le philosophe Alain Finkielkraut. Les séances ont lieu chez Kundera, dans un bel appartement de la rue de Rennes. « Nous étudiions des extraits du Talmud que Gilles Bernheim traduisait et commentait, confirme Finkielkraut. Jeune, il avait déjà cette gravité, cette façon de parler de tout sur un ton solennel. J’étais frappé par sa grande intelligence et sa familiarité avec l’œuvre de Lévinas. » Sur les plagiats reprochés à son ancien maître, Finkielkraut confie dans un murmure s’être senti « malheureux » lorsque l’affaire a éclaté. « Je n’ai pas compris, ajoute-t-il. C’est un immense gâchis. Bernheim parlait dans la cité et ne s’adressait pas seulement aux Juifs. Je ne suis pas certain que l’on retrouve cette orientation juste et belle dans le judaïsme français. »


“ La trace écrite, figée, ressemblait pour moi à la mort. Ce travail de copiste m’a rassuré. ”
Comme la plupart de ses collègues, le professeur Bernheim ne raconte pas tout à ses élèves. Il a ses secrets de fabrication. Pour préparer ses cours, il lui arrive souvent de recopier au crayon des textes de grands auteurs afin de construire ses propres raisonnements. Des dizaines de carnets remplis de telles compilations s’entassent sur son bureau. En fait, il ne parvient pas à écrire par lui-même et cette idée le tourmente. « La trace écrite, figée, ressemblait pour moi à la mort, analyse-t-il dans le carnet intime qu’il m’a confié. Ce travail de copiste m’a rassuré et il a porté ses fruits : l’angoisse s’est dissipée. » Le problème est qu’il ne se donne pas la peine de mentionner les références. À croire que seule compte la beauté du puzzle – prises une à une, les pièces qui le forment n’auraient aucun intérêt. Du reste, assure-t-il, aucun étudiant ne lui a jamais demandé de préciser ses sources. Ils venaient écouter et applaudir. Pourquoi se déprécier devant eux : « Il y a une part de séduction dans l’enseignement, reconnaît-il aujourd’hui. Ce serait absurde de le nier. »


Parallèlement à sa carrière professorale, Gilles Bernheim grimpe les marches des instances communautaires. Devenu rabbin des universitaires, il se fait remarquer au début des années 1990 par les dirigeants du Consistoire central. Cette institution, créée par Napoléon sur le modèle de l’Église catholique, est chargée d’administrer le culte juif sur le territoire. À sa tête, une structure bicéphale : d’un côté, le président du Consistoire, sorte de superintendant en costume cravate, veille à la sécurité et au bon fonctionnement des synagogues ; de l’autre, le grand rabbin de France, toujours vêtu de sombre et coiffé d’un chapeau noir, exerce un magistère sur les sujets religieux et porte la voix du judaïsme français dans les débats de société. Le premier est élu pour un mandat de quatre ans, le second de sept ans.


Le grand rabbin photographié par Paolo Verzone pour Vanity Fair.


Au Consistoire, la fonction de grand rabbin est alors exercée depuis 1978 par Joseph Sitruk, figure du judaïsme et maître à penser ultra-­orthodoxe. Bernheim et lui s’apprécient mais leurs visions – et leurs ambitions – sont concurrentes. Sitruk s’adresse d’abord à sa communauté ; son cadet veut ouvrir les études juives aux femmes et dialoguer avec les autres religions. « La grandeur d’une religion, c’est de donner à penser à ceux qui ne croient pas », répète-t-il. Contrairement à ses pairs, Bernheim aborde sans gêne les questions délicates de l’euthanasie et de l’avortement. Il comprend la souffrance de ceux que les rabbins préfèrent souvent ignorer, par dogmatisme ou par facilité. Il travaille auprès de malades du sida. « Faut-il rappeler que le droit juif tient toujours le plus grand compte des situations particulières ? » souligne-t-il, comme un écho à la sienne.


En 1994, la divergence vire à l’affrontement quand Bernheim se présente contre son aîné à l’élection du grand rabbin de France. La campagne est dure, violente ; elle mêle mystique et politique, invocations divines et concours de chausse-trappes. Pour être élu, il faut rassembler la majorité de quelque 300 grands électeurs, principalement des administrateurs de communautés et une trentaine de rabbins. Sitruk l’emporte mais Bernheim recueille 38% des suffrages. Il dit avoir su d’emblée qu’il se représenterait. Mais il laissera passer l’élection suivante – « J’ai voulu prendre le temps de travailler, d’écrire des livre », dit-il.


Peut-il alors deviner que ses démons vont revenir le hanter ? Au fil des années, le rabbin a pris de l’assurance. En 1997, il a été nommé à la tête de la synagogue de la Victoire, l’une des plus belles de France avec son style Second Empire et ses moulures byzantines. Mais personne ne sait qu’il reste pétrifié à la seule idée d’écrire. Pour son premier ouvrage, Un rabbin dans la Cité (Calmann-Lévy, 1997), il doit se faire aider par deux collaborateurs de la maison d’édition. Le livre naît de la retranscription de leurs conversations. Cinq ans plus tard, il veut à nouveau affronter l’épreuve. Il croit que ses angoisses se sont estompées. N’a-t-il pas « réussi à écrire dans l’urgence toutes sortes d’articles » pour lui-même, « comme pour les journaux » ? En réalité, il reste parfois bloqué. Entre deux paragraphes, il relit ses anciens carnets, ceux de l’époque du centre Edmond-Fleg, et finit par puiser dans ces fragments anonymes la matière d’un autre livre. Des passages ici et là qui réhaussent sa propre écriture. « J’ai plagié, avoue-t-il. Cela fait partie de mes errements. »


Aussi ahurissant que cela puisse paraître (s’il en avait oublié les auteurs, il savait bien que les citations couchées dans ses vieux carnets n’étaient pas de lui), Gilles Bernheim jure n’avoir pas mesuré d’emblée la faute qu’il commettait en s’appropriant d’autres pensées que la sienne. « Ce n’étaient pas n’importe quels extraits de livres, plaide-t-il devant moi lors d’un troisième rendez-vous. Ces textes m’avaient aidé à vivre. Au fil des années, ils étaient devenus si essentiels pour moi qu’ils s’étaient – sans jeu de mots – “agrégés” à mes propres textes. » J’ai insisté : « Vous voulez dire que vous n’arriviez plus à faire la distinction entre les vôtres et ceux des autres ? » Il a observé quelques secondes de silence avant de répondre par cette histoire : « Il y a longtemps, un de mes amis s’est fait une double fracture tibia péroné. Les médecins lui ont posé une broche métallique et il a appris à vivre avec : cette broche a fini par faire partie de son corps. Un jour, cet ami a pris l’avion. Au portique de l’aéroport, son corps a sifflé. Une première fois. Une deuxième. Il était incapable de savoir pourquoi. À ce moment-là, il s’est souvenu de la broche. » Après un soupir, il a ajouté : « Moi aussi, j’ai fini par siffler. Sans bien comprendre pourquoi au départ. Et quand j’en ai pris conscience, ça partait dans tous les sens. »


Avec Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, en septembre 2012.


CITÉ PAR BENOÎT XVI
Le 22 juin 2008, Gilles Bernheim est élu grand rabbin de France : 184 voix contre 99 à Joseph Sitruk, affaibli par l’âge (74 ans) et les problèmes de santé. Leur affrontement a atteint des sommets de cruauté. Les durs du Consistoire n’ont pas apprécié de voir Bernheim publier au début de la campagne un recueil d’entretiens avec l’archevêque de Lyon, Philippe Barbarin (Le Rabbin et le Cardinal, Stock), et l’ont cruellement surnommé « le rabbin des goys ». À plusieurs reprises durant les débats, Bernheim a dû présenter des brevets d’orthodoxie. Non, sa femme psychanalyste n’est pas une freudienne mécréante : elle porte bien la perruque « du matin au soir » comme le requiert l’usage en vigueur dans les familles orthodoxes. Oui, chacun de ses enfants a étudié la Torah avant l’université. Non, il ne se revendique pas « libéral » – même s’il glisse malicieusement que « pour certains Juifs, est libéral celui qui est cultivé ou qui a d’autres curiosités que la prière ».


Une fois intronisé, il découvre les subtilités des jeux de pouvoir au sein de la communauté. Rue Saint-Georges, au siège du Consistoire, son bureau se situe au deuxième étage, juste en dessous de celui du président, Joël Mergui, élu lui aussi en juin. Dans les statuts, ce dernier est l’employeur du grand rabbin. Dans les usages, il doit s’effacer devant son autorité. Mais la tradition n’est pas respectée ; malgré les sourires polis, les deux hommes ne s’entendent pas. Mergui, dermatologue dans le XIIIe arrondissement de Paris, répugne à s’incliner devant la stature de Bernheim. Lui-même est fils de rabbin et a créé avec son père une école juive renommée à Montrouge, dans les Hauts-de-Seine. « Je vais apprendre à Bernheim qui est le patron », l’entendent dire ses collaborateurs. Joël Mergui est aussi un fin politique. Sur le fond, il campe une ligne « sitrukienne » : pour lui, le Consistoire doit s’adresser en priorité aux Juifs, avant de prôner le dialogue interreligieux et l’ouverture sur le monde. Quand Bernheim cite Baudelaire et les évangiles dans sa première interview au Figaro, en janvier 2009, il reste sans voix – d’autant que l’entretien est curieusement titré : « Ma ­compassion va aux populations civiles palestiniennes. » (La phrase complète dit : « Ma compassion, comme celle de tous mes coreligionnaires, s’étend aux populations civiles palestiniennes et je regrette que les guerriers du Hamas soient entrés dans une folie meurtrière qui les dépasse et qui les broie. »)


L’atmosphère devient délétère. Comme Bernheim a nommé son fils de 25 ans, Eliya, au poste de chef de cabinet, il est accusé de népotisme. Le jeune homme est suspecté de toucher plus de 5000 euros par mois (« J’en percevais à peine la moitié », précise-t-il). Lorsque son père se rend en province, il doit négocier avec le Consistoire un billet de train pour l’accompagner. Bientôt, Eliya a l’impression d’être sur écoute. Il n’utilise plus le téléphone fixe du bureau, achète un nouveau portable à son père. Il n’est pas seulement victime de son imagination. D’étranges messages parviennent dans sa boîte mail. Il les consigne dans un dossier dont il extrait celui-ci, daté du 14 octobre 2009, pour me donner un exemple : « M. Eliya Bernheim, faites attention à vous. Nous savons où vous vivez. À partir de maintenant, vous êtes en danger à chaque instant. (...) Votre fin est proche. » Il porte plainte après avoir reçu des appels anonymes. La police ne tarde pas à remonter jusqu’au numéro de portable de l’expéditeur. Surprise : quand Eliya tape les dix chiffres sur son propre téléphone, un nom apparaît dans ses contacts. « C’était un jeune homme que mon père avait aidé, me raconte-t-il. Nous étions choqués. Quand mon père lui a demandé des explications, il s’est confondu en excuses. Que voulez-vous faire ensuite ? Le poursuivre en justice ? Nous avons préféré en rester là, c’était assez triste comme ça. »


Le 1er février 2009, cérémonie d’intronisation du nouveau grand rabbin de France à Paris.


Dans le même temps, Joël Mergui et Gilles Bernheim se querellent pour des questions de préséance. Qui doit se rendre aux vœux de Nicolas Sarkozy à l’Élysée ? Qui va répondre à la demande d’interview du Monde ? Faut-il se présenter ensemble aux cérémonies officielles quand les autres cultes n’envoient qu’un seul représentant ? Chacun se vit en ambassadeur du judaïsme français, mais à sa manière. « Deux Juifs, trois opinions », s’amuse un vieux proverbe yiddish. Au Consistoire, pendant que Bernheim discourt sur l’œuvre de Kundera ou l’histoire de la ­kabbale, Mergui s’alarme des attaques contre les synagogues. Leurs points de vue pourraient être complémentaires, ils apparaissent contradictoires – judaïsme cérébral contre judaïsme primal.


En avril 2011, Eliya Bernheim met un terme à ses fonctions après une nouvelle rafale de mails anonymes (d’évidence, il y avait plus d’un expéditeur). « Je n’en pouvais plus », confie-t-il avec le recul. Il veut sillonner l’Italie, passer du temps en Israël avec ses trois sœurs, tenter sa chance dans le journalisme sportif. En quittant l’immeuble de la rue Saint-Georges, il pense aussi rendre service à son père.


À l’automne 2012, Gilles Bernheim enrôle son institution dans le combat contre la loi Taubira. Le 18 octobre, il publie en ligne un texte de 24 pages intitulé « Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire ». (Jean-Noël Darde y repérera également des emprunts.) Chaque argument des défenseurs du « mariage pour tous » y est récusé avec le mélange d’autorité et de conservatisme qui sied à un responsable religieux : « Le féminin ou le masculin deviennent de simples rôles que l’on peut choisir ou non d’endosser, de parodier ou d’échanger à loisir », écrit-il notamment. Ces propos lui valent un crédit inattendu auprès des opposants au mariage gay, en particulier chez les catholiques les plus traditionalistes. Le 21 décembre, le pape Benoît XVI lui-même s’appuie sur le texte du grand rabbin – qu’il juge « soigneusement documenté et profondément touchant » – pour dénoncer une atteinte à « l’authentique forme de la famille ». Les ultras de la communauté juive enragent. Mergui et Bernheim, eux, ne se parlent presque plus. Pour communiquer, ils passent par un ami commun : Philippe Meyer, économiste et vice-président du Consistoire. L’institution est scindée en deux, chaque administrateur est tenu de choisir son camp. Trois mois plus tard, quand éclatera l’affaire des plagiats, le dernier carré du GRF espérera en vain un signe de soutien du Consistoire. « Joël Mergui n’a rien fait pour sauver Gilles Bernheim, ont déploré devant moi plusieurs proches du rabbin. S’il avait déclaré publiquement que ce qu’on lui reprochait n’avait rien à voir avec sa fonction religieuse, la tempête n’aurait duré que quelques jours ; les médias se seraient lassés. » À l’évocation de cette hypothèse, Joël Mergui hausse les épaules : « Toute déclaration aurait été contre-productive. Croyez bien que j’ai cherché la meilleure issue pour lui et pour sa famille. Mais il fallait que cette histoire s’arrête le plus vite possible. »


Philippe Meyer ne garde pas le même souvenir. « J’ai tenté de monter un collectif de soutien mais cela n’a pas suffi », explique-t-il. Quand il a compris que rien n’empêcherait la chute du grand rabbin, il a pris la plume pour signer un éditorial vigoureux dans le mensuel ­Information juive : « Comment accepter que des luttes intestines sortent des frontières de la communauté ? écrivait-il. Comment accepter que le grand rabbin de France puisse faire l’objet d’un acharnement public, admis voire relayé par certains au sein même de la communauté juive, sous le silence de tant d’autres ? » Il concluait : « Si ce rempart-là cède sous les coups de la méchanceté, de la lâcheté ou de la cupidité, ce sont les fondements mêmes de notre judaïsme qui vacilleront. » Sur Twitter, là où l’incendie avait commencé à se propager, la romancière Eliette Abecassis écrivait alors : « Comment un rabbin qui enseigne aux femmes et cite Milan Kundera pouvait-il ne pas être haï ? »


Cours de Gilles Bernheim : comment un rabbin qui enseigne aux femmes et cite Milan Kundera pouvait il ne pas être haï ?


— Eliette Abecassis ? (@ElietteAbk6) 18 Avril 2013


MUSÉE DE LA VIE ROMANTIQUE
Shakespeare questionnait : « Que devient la blancheur quand la neige a fondu ? » Dix-huit mois après l’avalanche qui a emporté Gilles Bernheim, les protagonistes de cette étrange histoire s’efforcent tant bien que mal de passer à autre chose. Yaël Hirschhorn travaille encore au Consistoire comme conseillère en communication auprès du successeur de Bernheim, Haïm Korsia, élu en juin 2014. Le nouveau grand rabbin est présenté comme un « moderne », même si son entourage ne tient pas à rappeler qu’il a été naguère un conseiller de Bernheim. Joël Mergui préside toujours le Consistoire central : il apparaît régulièrement à la télévision, représente la communauté auprès des pouvoirs publics, mais il est fâché avec Philippe Meyer, son ancien ami qui a formé une liste dissidente aux dernières élections. Eliya Bernheim a trouvé un emploi dans une agence de marketing sportif : il a pris un abonnement au Parc des Princes et ne rate jamais un grand match du PSG. Il repense souvent à cette histoire et « n’y croit toujours pas ». « Toute ma jeunesse, m’a-t-il confié, j’ai vu mon père s’isoler dans la chambre de ma sœur pour écrire. Quand elle était bébé, il mettait de la musique classique pour la bercer et travailler. Personne ne me fera croire qu’il n’écrivait pas ses livres. »


Gilles Bernheim, photographié dans son salon, devant l’une de ses bibliothèques, pour Vanity Fair.


Gilles Bernheim, lui, affiche une fragile sérénité. Il dit avoir « tenu » en se réfugiant auprès de sa femme et de leurs quatre enfants. Au mois de novembre 2014, il a recommencé à enseigner, le jeudi soir, devant une trentaine d’étudiants, sur le thème de la guerre et de la violence dans les textes sacrés. Le mardi, il commente des passages de la Torah ou une question d’actualité sur Radio Shalom. Il semble n’avoir rien perdu de ses qualités d’analyse. De vieux amis lui ont prêté un bureau au premier étage de l’Alliance israélite universelle, dans le IXe arrondissement de Paris. La décoration est sommaire (une toile du peintre roumain Nicolas Gropeano, deux armoires, une grande table) mais la fenêtre donne sur le monde. « Regardez, dit-il en se penchant vers l’extérieur. Si vous descendez cette rue, vous tombez sur le musée de la vie romantique. »


 


Avant de le laisser à ses pensées, je lui ai demandé si sa foi n’avait pas vacillé au fil des épreuves. « Il n’y a pas eu, sur ce terrain-là, de mouvement très violent, m’a-t-il répondu d’une voix douce. Jamais je n’ai pensé quelque chose comme : “Je me suis mal comporté donc Dieu me punit.” S’il m’arrive ce qu’il m’arrive, c’est mon entière responsabilité. » Comme j’insistais, il a cité de mémoire un passage de Yossel Rakover s’adresse à Dieu, un bref texte publié en 1946, qu’il m’a dit avoir découvert en lisant Lévinas : « Le narrateur avait perdu sa famille et ses enfants dans le ghetto de Varsovie. Durant les derniers moments de sa vie, il parlait de “ciel vide” et de “retrait de Dieu”. Puis il ajoutait quelque chose comme : “Même si je ne croyais plus en Dieu, je continuerais à croire en la Torah, parce que de la Torah, je ne peux me passer. C’est ma respiration quotidienne et je ne peux pas m’empêcher de respirer.” » Gilles Bernheim étudie toujours la Torah.


http://www.vanityfair.fr/actualites/france/articles/olivier-bouchara-confession-gilles-bernheim-ex-grand-rabbin-de-france/24867

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