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La condition de la femme. Par Ernest Gugenheim


La condition de la femme dans le judaïsme
Interview de M. le Grand Rabbin Ernest Gugenheim


Ernest Simha Gugenheim, né le 22 janvier 1916 à Westhoffen en Alsace et mort le 22 mars 1977 à Paris est un rabbin français.


Dans la plupart des nations, aujourd’hui, on modifie les textes de loi pour aller vers une plus grande égalité entre les sexes. Quelle est la situation de la femme juive : existe-t-il, au regard de la tradition une infériorité de la femme ? une discrimination dans la loi et dans la pratique ?


Fondamentalement, il n’existe aucune infériorité de la femme. On peut même démontrer, de toutes sortes de manières, que son rôle est au contraire primordial. Je rappellerai simplement que, selon les textes, la Torah a été donnée d’abord aux femmes : pour marquer précisément l’importance de leur rôle. Et la situation de la femme dans le judaïsme dans le judaïsme est fort bien illustrée par la phrase d’un Rabbi célèbre : "Il faut toujours veiller à honorer sa femme, car il n’y a de véritable bénédiction dans la maison que grâce à elle". Mais cela ne signifie pas que les hommes et les femmes ont des rôles équivalents : ils sont complémentaires. Chacun doit assumer son destin dans sa contribution physique, biologique et morale et donc avec des fonctions différentes. La Torah répond à ces fonctions. Cela implique ni égalité de valeur, ni, à plus forte raison, infériorité, même si, à certaines époques et dans certains milieux, que ce soit en Afrique du Nord ou en Pologne, on a pu avoir l’impression que la femme se trouvait placée en position d’infériorité vis-à-vis de l’homme.


Vous avez parlé de rôles "complémentaires mais non équivalents". Or, beaucoup d’auteurs et d’organisations féminines soulignent aujourd’hui qu’il n’y a pas identité entre les deux sexes, mais équivalences au sens de même valeur ?


Egale valeur certainement, mais direction différente ; il ne faut pas se leurrer : la femme au foyer, pour nous, c’est primordial – et ce n’est pas du tout péjoratif quoiqu’on en pense actuellement -. Une phrase fameuse des Psaumes dit : "la gloire de la femme, c’est d’être à l’intérieur". Et encore : "Où est Sarah ? Sarah est dans la tente".


Le rôle fondamental de la femme est et devrait rester celui-là, à mon sens. Ceci dit, on conçoit fort bien une évolution de son rôle social au fil des âges. A l’époque du Talmud, de Maïmonide, les femmes sortaient peu – et encore était-ce, en général, pour rendre visite à des malades -. Aujourd’hui, même dans les milieux les plus religieux, elles sortent, peuvent exercer une profession, ont des responsabilités dans la société. Mais il est important de souligner que si cette activité extérieure était de nature à compromette l’équilibre du foyer, celui des enfants, ce serait quelque chose de très grave. Et cette fois, tout à fait contraire à l’esprit du judaïsme.


La grande majorité des femmes d’aujourd’hui n’a pas l’intention de sacrifier sa vie familiale à sa vie professionnelle, mais cherche précisément la possibilité de concilier l’une et l’autre.


Cette conciliation est indispensable : c’est sur ce point qu’il faut attirer l’attention.
Lorsque je parle du rôle de la femme au foyer, j’entends par là qu’elle incarne "la maison" et tout ce que cela représente : à savoir la grande force de cohésion de la "femme juive". Elle a été la forteresse qui a maintenu le peuple juif à travers les siècles. C’est là, à mon avis, le rôle essentiel de la femme.


Or, aujourd’hui, la vie à l’extérieur, prend tant de place que l’équilibre familial est souvent ébranlée. Lorsque les enfants rentrent à la maison, ils ont besoin de sentir la chaleur, la force, la sérénité de la présence maternelle. S’ils trouvent une mère nerveuse, épuisée par son travail à l’extérieur, si ce travail créé des tensions dans la vie du couple et de la famille, cela équivaudrait à une faillite sur le plan familial et sur celui – par voie de conséquence – de l’esprit du judaïsme. Et j’ajouterai qu’une telle situation fait courir au judaïsme un grave risque de désintégration.


On peut objecter que le problème a aussi un autre aspect : une mère de famille peut être nerveuse, fatiguée, voire dépressive parce qu’elle habite un grand ensemble et n’a d’autre horizon que ses quatre murs. Cela aussi est dangereux pour l’équilibre de sa famille. Dans ce cas, le rabbin lui dirait : sortez un peu, cherchez du travail ?


Certainement, il est évident que dans le monde actuel les femmes ont besoin de chercher un épanouissement personnel. Encore une fois, l’idée fondamentale est de maintenir l’équilibre et la force de la famille.


Si donc une femme, par exemple au moment où ses enfants ont atteint l’âge scolaire, désire travailler, non seulement pour des impératifs financiers, mais par goût personnel, le choix est possible ?


Sans aucun doute : le choix est possible. Rigoureusement rien, dans les textes ne s’y oppose. On peut vivre l’attachement à la Torah tout en menant une vie active d’homme ou de femme moderne : cela peut parfaitement se concilier, dans les limites indiquées plus haut.


Il est parfaitement possible, par ailleurs, que certains milieux soient encore défavorables à une activité de la femme à l’extérieur. C’est une question sociale, non une question fondamentalement religieuse.


Il faut bien comprendre l’esprit de la Halakha (la jurisprudence religieuse) : elle ne dit pas, par exemple, que la femme doit rester chez elle ou travailler à l’extérieur. Elle prescrit comment se comporter dans une situation donnée.


Toutes les professions sont-elles ouvertes aux femmes, et à tous les niveaux ?


Dans le domaine des activités profanes, je pourrais vous répondre tout simplement : évidemment, puisque cela existe, à ceci près néanmoins (et toujours dans le même souci d’harmonie familiale) qu’il n’apparaît pas souhaitable qu’une femme occupe un poste supérieur à celui de son mari car c’est une situation susceptible d’engendrer des conflits dans la vie du couple. Le judaïsme n’aime pas beaucoup les princes consorts...


Donc, à proprement parler, il n’existe pas beaucoup de métier interdit aux femmes, mais des fonctions certaines incapacités juridiques. D’après la Halakha, une femme ne peut pas être juge. L’exemple de Déborah, et de quelques autres, constituent des exceptions. Autre incapacité juridique : elle ne peut pas témoigner. Plus exactement, elle ne peut témoigner dans les affaires où, selon le texte de la Torah, un fait doit être établi "sur la foi de deux témoins". Par exemple, pour valider un mariage, il faut deux témoins – obligatoirement masculins -. De même lorsqu’il s’agit de donner, devant un tribunal, valeur à un acte de vente.


Mais cela, lui interdit beaucoup d’activités économiques ?


Non, le cas est différent. Si, par exemple, elle désire vendre des biens lui appartenant, elle est la personne directement concernée. Evidemment, elle pourra le faire, elle signera le contrat, etc. Il faut signaler, d’ailleurs, que cette incapacité est, en fait, adoucie par de nombreuses exceptions, où le témoignage de la femme est accepté.


Mais, pourquoi ce témoignage n’est-il pas valide dans tous les cas ? Pourquoi cette discrimination ?


C’est difficile à expliquer. Il faut partir du principe que l’on se trouve à l’intérieur d’un système, celui de la Halakha, de la Loi. A côté de celle-ci, nous avons la Haggada (le commentaire rabbinique) qui en est l’explication sous-jacente : dans ce contexte, on peut – et on doit – essayer de trouver des explications, mais sans perdre de vue le fait qu’elles peuvent être insuffisantes, ou peut-être pas tout à fait exactes. Bien que dans un grand nombre de cas, nos Maîtres aient tenté de mettre en lumière les raisons profondes de telle ou telle disposition législative, nous sommes ici dans le domaine de la conjecture, de l’hypothèse.


Pour ma part, j’avancerai sur ce problème du témoignage, l’explication suivante : on se fie entièrement à la femme pour toutes les questions d’interdits, très importantes puisqu’elles concernent la cacherout, la vie conjugale, etc. en un mot, la vie du foyer juif, la base même du judaïsme. On ne saurait donc parler d’un manque de confiance. Mais les questions de témoignage relèvent, elles, de la vie extérieure de la vie communautaire. Etre témoin est une dignité sociale. Il s’agit donc d’une orientation différente plutôt que d’une discrimination. Cela procède toujours de la même optique : valoriser le rôle de la femme au foyer.


On peut illustrer cette perspective par deux citations. Un rabbin disait : "Qui suit les conseils de sa femme tombe dans la géhenne", tandis qu’un autre recommande : "Si ta femme est petite, penche-toi pour lui parler, et prendre conseil d’elle". Ces textes ne sont contradictoires qu’en apparence : ils indiquent les directions différentes, les rôles différenciés dont nous avons parlé. Le premier concerne les affaires religieuses, le second celles de la vie de tous les jours au foyer.


Pour traiter d’un sujet d’actualité, nous nous sommes interrogés avec le rabbin Warschawski, sur la question du vote et de l’éligibilité des femmes au Consistoire et aux diverses fonctions communautaires. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’elles peuvent toujours être électrices et éligibles dans certains cas. Bien des postes de responsabilité gagneraient, sans aucun doute, à être occupés par des femmes plutôt que par des hommes. Mais on ne pourrait attribuer à ces fonctions le sens d’une "dignité sociale", d’une nomination.


En d’autres termes, elles peuvent avoir la fonction mais pas le titre ? Ce dont se plaignent précisément beaucoup de femmes d’aujourd’hui.


Si vous voulez. Ce refus d’une "nomination" des femmes est une disposition de la Guemara avec force de loi, stipulant qu’une femme ne peut être nommée reine parce qu’il est dit : "Tu mettras sur toi un roi", un roi et non une reine. Ce principe a été étendu à tous les "minouyim" en Israël, ceux-ci pouvant être définis comme une dignité religieuse et politique au sein d’une société régie par la Halakha.


Et Golda Meïr ?
La société israélienne actuelle n’est pas, tant s’en faut, conforme à la Halakha. Par ailleurs, s’il est vrai que cette disposition a force de loi, constitue un point de départ, il faut néanmoins considérer qu’il peut y avoir des exceptions, se demander comment il faut l’interpréter et quelle peut en être l’étendue. On sait que chez les libéraux, aux Etats-Unis notamment, et au Canada, il y a des femmes rabbins – et même au moins un couple rabbinique – où les deux époux sont sortis d’un séminaire. Dans le milieu traditionnel, il arrive qu’une femme exerce en fait cette fonction, mais jamais officiellement.


La "petite phrase" de la prière du matin est souvent citée comme le symbole même d’un statut inférieur de la femme juive. Que signifie-t-elle ?


L’homme remercie D. de ne pas l’avoir fait femme et la femme de l’avoir faite selon sa volonté. On peut donner, à mon avis, deux ou trois explications. L’une d’elle consiste à dire que cette bénédiction a été formulée par des hommes. Mais l’idée fondamentale est celle-ci : l’homme exprime sa gratitude de pouvoir accomplir les mitzwoth (commandements religieux), toutes les mitzwoth, étant donné que les femmes sont dispensées d’un certain nombre d’entre elles. Quant à la "petite phrase" de la femme, tout dépend de l’esprit dans laquelle on la conçoit : on peut y mettre soit un ton d’acceptation volontaire et joyeuse, soit un accent de résignation, selon la manière dont on assume sa féminité et son destin.


Les femmes sont-elles simplement dispensées des mitswoth ou celles-ci... tout au moins pour certaines d’entre elles... leur sont-elles interdites ?


D’après la Halakha, elles en sont dispensées. Mais il faut préciser qu’elles les ont actuellement "reprises", pour ainsi dire, presque toutes, à quelques exceptions près comme les tsitsith ou les tefilin. Il reste que celui qui accomplit un devoir par obligation, sous le joug de la loi, est considéré comme ayant davantage de mérite que celui ou celle qui l’accomplit volontairement, parce qu’en ce cas, il suit simplement ses tendances naturelles. La "petite phrase" conserve donc sa raison d’être. Il faut cependant ajouter une précision très importante : nos maîtres ont exprimé, à maintes reprises, l’idée que la femme est dispensée des mitzwoth liées au temps parce qu’elle n’en a pas réellement besoin, qu’elle porte en elle biologiquement au plus profond de son être, une disponibilité à la sanctification. Elles sont dispensées, non parce qu’elles ne seraient pas dignes, (ce qui serait effectivement une intériorisation) mais parce qu’elles ont, pour ainsi dire, une connaissance plus intuitive, plus directe, de la divinité et n’ont pas besoin de moyens plus extérieurs - c’est-à-dire des mitzwoth – pour retrouver cette notion de sanctification.


Les femmes réclament le même droit à l’éducation que les hommes. Les femmes juives ont-elles ce droit, ou y a-t-il des études qui leur sont interdites ? Alors que les communautés juives ont toujours accordé beaucoup d’importance à l’instruction des garçons, celle des filles a souvent été négligée, on les a même, parfois, préférées ignorantes !


Je ne pense pas, en vérité, qu’on puisse parler d’études interdites aux filles. Il n’y a pas d’interdit. S’il est vrai qu’autrefois on a parfois négligé l’instruction des filles, cette attitude est due à l’influence de la société environnante et non à une exigence des textes. Il s’est trouvé, d’ailleurs, à toutes les époques des femmes extrêmement instruites autant dans les matières profanes que religieuse pour les jeunes filles. Et une jeune fille instruite continue tout naturellement à étudier. Il faut dire cependant que, traditionnellement, les femmes n’étudient pas la Torah Shebalpé (le Talmud), au sens le plus fort du terme, d’études fondamentales auxquelles, pendant des années, on consacre tout son temps. En d’autres termes, les femmes ne vont pas à la Yeshiva. Ces études-là, en effet, sont non seulement extrêmement astreignantes, mais constituent un combat intellectuel de tous les instants – on dit, en hébreu, la guerre pour l’acquisition de la Torah – qui ne correspond pas, pense-t-on, à ce que l’on attend de la femme, ni à sa nature profonde.


"Si ta femme est petite, penche-toi pour lui parler et prendre conseil d’elle"
Ce serait donc une question de forme intelligence ?


On trouve, en effet, l’idée que l’homme et la femme ont, non pas plus ou moins d’intelligence, mais des formes différentes d’intelligences. Selon certains textes, les femmes auraient beaucoup de Bina – d’esprit logique (davantage même que l’homme) – basé sur un Daath faible c’est-à-dire qu’elles ont des certitudes trop rapides. Elles se fient trop à leur intuition. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre cette phrase d’un rabbin disant : "quiconque enseigne la Torah à sa fille, c’est comme s’il lui enseigne l’impiété". De par leur appréhension rapide, intuitive, les femmes risquent de s’égarer, d’édifier sur une base erronée ou peu stable, des constructions intellectuelles extrêmement solides en elles-mêmes.


Toutefois, il faut bien souligner que cette théorie n’a pas force de loi. L’on n’a pas le droit de faire fond sur ce genre de texte, il n’existe pas de dogmatisme de la Halakha, ni, à plus forte raison, de dogmatisme de l’Haggadah. Un texte fameux dit : "Si tu veux connaître D. étudie l’Haggadah... mais, par ailleurs, "Tu accepteras ce qui est raisonnable, logique, mais ne peux te baser sur ce qui ne l’est pas, car un autre rabbin à peut-être dit le contraire". Par conséquent, il n’y a pas ici de vérité absolue, on ne peut pas trancher en s’appuyant sur un texte de l’Haggada c’est simplement un certain éclairage des textes. Et, de toutes façons, on n’a jamais prétendu que les femmes soient moins intelligentes que les hommes.


Nous avons parlé de la femme juive dans la société, de son éducation. Je voudrais aborder maintenant sa vie familiale. Si le judaïsme accorde une telle importance au rôle de la femme au foyer, cela signifie-t-il que le mari ne participe pas aux travaux domestiques ?


Ce serait être infidèle au rôle traditionnel du père juif que de se désintéresser des travaux domestiques, ne serait-ce que parce que toute la vie du foyer est imprégnée d’éléments religieux. Sans faire, du reste, une distinction entre activités à caractère profane ou religieux, il est tout naturel que le père prenne sa part des tâches de la maison. On peut citer des exemples pour la préparation du Shabath : c’est une mitzwa (commandement religieux) d’y participer et on voit beaucoup d’hommes faire des courses, ou même contribuer à la confection du repas shabatique. On pourrait trouver beaucoup d’autres exemples, y compris parmi les rabbins du Talmud.


Et s’occuper des enfants ? L’une des revendications féminines d’aujourd’hui – dans le but, entre autres, de pouvoir concilier vie familiale et vie professionnelle – est la participation des deux parents aux travaux de la maison ainsi qu’à l’éducation et aux soins des jeunes enfants. Le père juif se sent-il dévalorisé s’il change son bébé ?


Il se sent peut-être maladroit, mais certainement pas dévalorisé. Traditionnellement, c’est la mère qui commence l’éducation religieuse du petit enfant, à lui apprendre ses prières, etc.. Mais, il est bien certain que les deux parents doivent participer tant aux soins qu’à l’éducation des enfants. Encore une fois, ne pas le faire serait contraire à l’esprit traditionnel de la famille juive.


Une femme mariée a-t-elle la cogestion de biens du ménage ?


Le régime habituel en droit rabbinique veut que tous les biens de la femme, tout en restant en sa possession, soient soumis à l’administration et à l’usufruit du mari. C’est ce qu’on appelait en droit français le régime sans communauté. Le mari a parfaitement le droit de renoncer à ce privilège et elle peut, dès lors, faire des transactions, avoir son compte en banque personnel et par exemple, acquérir ou vendre des biens immobiliers.


Et s’il refuse ? Elle ne pourrait – comme cela a été le cas longtemps en droit français – ouvrir un compte en banque ou, par exemple, faire des achats à crédit ou, tout simplement, sans l’avis de son mari ?


C’est ce que je pense, un problème de société de consommation. Autrefois, il n’existait pas un tel besoin d’achats, de crédit, etc. Et on n’imaginait pas que les époux puissent être en désaccord pour une acquisition importante. Au fond c’est dans ce sens qu’il y a maintenant une évolution. C’est dans le même ordre d’idées que le travail de la femme à l’extérieur dont nous parlions tout-à-l’heure. Le rôle social de la femme a évolué, créant des situations nouvelles qui, on peut l’imaginer, peuvent susciter des réponses nouvelles. On a souvent été amené, au cours des âges, à faire non pas des Tikounim, mais des Tekanoth, ce qui est différent. Les Tikounim seraient des correctifs, qui signifieraient que la loi n’est pas adaptée au monde. Les "Tekanoth" sont des arrangements pour permettre à la loi de faire face à des situations actuelles, nouvelles, nées du changement des mœurs, des mentalités. Le fait nouveau ici c’est que l’homme, la femme et les enfants ne répondent plus aux exigences morales supérieures que l’on aurait pu attendre d’eux.


Pour donner un exemple : la femme n’est jamais l’héritière de son mari, l’héritage va aux enfants. La femme n’a droit qu’à sa Ketouba (somme d’argent stipulée sur le contrat de mariage) . La raison en est, à mon avis, que le droit juif ne concevait pas que des enfants laisseraient leur mère dans la pauvreté. C’est une mitzwa de prendre soin de ses parents âgés. Mais lorsqu’on a vu que, pourtant, cette situation se présentait, les rabbins ont pris des mesures pour prémunir la femme contre cette infortune...


C’est pour cette raison qu’ont été forgés de nouveaux régimes matrimoniaux : pour préserver les droits de la femme en cas, par exemple, de décès ou de divorce. On voit donc que sur la base du droit fondamental, on peut prendre des mesures adaptées à des situations et des circonstances nouvelles. La Ketouba elle-même a été créée par Rabbi Simon Shetah, au 1er siècle, avant l’ère chrétienne, pour préserver les droits de la femme, garantir tous ses biens. Ce qui constituait une nouveauté assez extraordinaire pour l’époque.


Le mariage : demande-t-on obligatoirement à la jeune fille son avis sur le choix du fiancé ? On a beaucoup parlé, du moins autrefois, des mariages "arrangés" par les parents à un âge tendre...


La tradition juive est défavorable au mariage jeune – 18 ans – et les circonstances ont effectivement, parfois voulu que les jeunes gens soient fiancés très tôt. Mais une chose est certaine : il est interdit de marier une fille de force. C’est bien précisé dans le traité talmudique Kiddoushin, 2b : l’accord de la femme est indispensable.


Le divorce : la femme peut-elle demander le divorce, et dans quel cas ?


Une femme peut se rendre au tribunal rabbinique pour demander le divorce. Différents motifs sont prévus : brutalité du mari, adultère... exercice d’un métier malodorant, etc.


Lui, de son côté, peut demander le divorce pour "mauvaise conduite" de son épouse. En fait, selon la Halakha, l’adultère commis par la femme entraîne obligatoirement le divorce, dissout ipso facto le mariage, même si le mari est désireux de pardonner.


Mais, dans tous les cas, c’est le mari qui "donne" le divorce. C’est toujours, en quelque sorte, une répudiation ?


En quelque sorte, oui, la procédure fixée par la Torah veut que le mari remette l’acte de divorce.
S’il refuse – cela arrive – le tribunal à charge de le persuader. Tâche délicate car le divorce doit être accordé d’une "main libre" et sans contrainte. On exerce sur lui une coercition indirecte. En Israël, par exemple, les tribunaux rabbiniques font appel à l’autorité civile. On peut condamner le mari récalcitrant à une astreinte, l’empêcher de sortir du pays, voire le mettre en prison jusqu’à ce qu’il consente, de son plein gré, à donner le guet. En France même, se fondant sur une disposition du droit rabbinique ancien, mentionnée dans la Michna, qui prévoit le recours possible aux autorités non juives, existe une jurisprudence actuellement bien établie : la femme peut attaquer le mari en dommages et intérêts sur la base d’une intention malveillante. Plutôt que d’être condamné à payer une somme importante, il donnera le gueth (acte de divorce).


La cérémonie elle-même de remise du gueth est ressentie par la femme comme très humiliante.


Elle n’a absolument rien d’humiliant. Dans la jurisprudence pratique, c’est une formalité comme une autre : on rédige le gueth et on le remet à la femme soit directement, soit par mandataire.


Elle n’a aucunement à avoir le sentiment d’être répudiée. Ceci d’autant moins que, depuis, le XIe siècle, depuis le ’Herem de Rabbinou Guershom interdisant de répudier une femme contre son gré, le divorce juif est devenu un divorce par consentement mutuel. Sauf dans le cas où la femme aura commis un adultère. Finalement, le divorce par consentement mutuel existe – en droit rabbinique depuis mille ans – bien longtemps avant qu’on n’ait songé à l’introduire, par exemple, dans le droit français.


Quel est le statut de la mère célibataire et de son enfant ?


Evidemment, cette situation n’apparaît pas souhaitable. Si le cas toutefois se produit, la mère conserve absolument le même statut qu’une autre femme.


La Halakha reconnaît à cet enfant la pleine dignité juridique et religieuse. Il a même droit d’héritage, par exemple, qu’un enfant légitime. Sans aucune difficulté si le tribunal connaît l’identité des deux parents. Soit, dans le cas contraire, sur simple témoignage de la mère qui n’est du reste pas tenue de fournir le nom du père. Voici un exemple où le témoignage de la femme est valable...


Donc, sur le plan juridique même, il n’y a aucun ostracisme. Sur le plan des mœurs, des mentalités, évidemment, il peut y avoir des difficultés. Mais c’est un autre problème, c’est une question sociale.
L’un des slogans à l’ordre du jour est "changer l’image de la femme". Que devrait être aujourd’hui, selon vous, l’image de la femme juive ?


Il ne faut pas oublier que toute l’existence du juif est placée sous le signe de la Mitswa, autrement dit de la responsabilité.


En conséquence, à mon sens, la femme juive, tout en restant jalousement fidèle à sa vocation essentielle : être, selon l’expression consacrée, la pierre angulaire du foyer, peut et doit être pleinement une femme de son temps. Une femme qui peut éprouver le besoin d’assumer des tâches extérieures, tant pour des raisons économiques et sociales que pour son équilibre personnel et pour ne pas rester à l’écart de la vie civique et communautaire.


 


Pour illustrer cette idée, je citerai ce passage de l’interview donnée récemment par le rabbin Krol au journal israélien Maariv :
..."La maison s’est aujourd’hui élargie, c’est le quartier, l’arrondissement, la cité. Le juif ne reste pas étranger au développement de la société. Déjà, dans les générations précédentes, il était fréquent que des femmes sortent de chez elles pour assurer la vie matérielle de la famille, tandis que leur mari se consacrait à l’étude de la Torah. Aujourd’hui, elles sortent aussi pour enseigner, travailler, exercer de nombreuses professions. La technologie a changé... mais non pas le fond."


http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/gugenh/gugenhe2.htm


 

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