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Phénoménologie des identités juive et noire. Abdoulaye Barro

Dans son acception première, la phénoménologie signifie « science des phénomènes ». Si le terme a préexisté avant le xxe siècle chez nombre de penseurs et philosophes européens, notamment chez Descartes, Kant et Hegel, il est juste de préciser que c’est avec Husserl [1] Edmund Husserl, Recherches logiques, 1901. [1] que la phénoménologie devient un courant philosophique majeur. Mais en France, c’est grâce à Emmanuel Lévinas avec La Théorie de l’intuition dans la phénoménologie (1930) que le terme fait son entrée sur la scène philosophique. La phénoménologie implique une logique du phénomène, au sens où elle veut en déterminer le logos, l’essence ou l’intelligibilité. Elle est une sorte de poésie descriptive du monde, puisqu’elle cherche à collecter les phénomènes pour en extraire le sens.
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Bref, cette manière originale de questionner le monde, de décrire la temporalité interne de la conscience et celle de la relation à autrui, constitue la marque de fabrique de ce courant philosophique. Entre-temps, l’arbre husserlien a fécondé une multitude d’écoles, et l’unité du courant phénoménologie a volé en éclats. De Lévinas à Marion, en passant par Merleau-Ponty, Desanti et Sartre, Lyotard et Derrida, Michel Henry et Courtine, sans oublier Ricœur et Janicaud, de profondes dissensions doctrinales [2] Voir Le Magasine littéraire, La Phénoménologie – Une... [2] se sont fait jour sur la méthode d’investigation même des problèmes philosophiques mise en place par Husserl.
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Établir un parallèle phénoménologique entre les identités juive et noire, c’est reprendre réflexivement, c’est-à-dire restituer phénoménologiquement la rencontre entre Juifs et Noirs dans l’histoire. Une phénoménologie descriptive permet d’expliciter la notion d’identité en quatre points : religion et tradition, histoire, politique et éthique. En d’autres termes, comment Juifs et Noirs ont-ils construit leurs identités pour surmonter les traumatismes d’une histoire tourmentée ? Notre propos consistera à faire émerger ce qu’Amado Lévy-Valensi a appelé « le sens du dialogue qui s’ébauche entre le Juif et le Noir [3] Eliane Amado Lévy-Valensi, « Le Juif et le Noir »,... [3] ».
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Les destins respectifs du peuple juif et des peuples noirs, sans trop les confondre, trouvent dès le départ leur ancrage dans la sphère religieuse pour les uns, et la sphère traditionnelle pour les autres.
Judaïsme, Tradition négro-africaine et Transcendance

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Cx’est l’héritage religieux ainsi que l’héritage traditionnel, transcendant l’espace et le temps, qui permet de comprendre les similitudes et les différences dans les démarches en vue de la libération du Juif et du Noir, en Diaspora comme en Israël et sur le continent africain. L’analogie entre la condition noire et celle des Juifs dans l’Ancien Testament est fréquente dans les œuvres d’intellectuels noirs tels Du Bois, Senghor, Baldwin, Cone.
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Dans Les Âmes du peuple noir [4] W. E.B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, Éditions... [4] , pour la première fois, un penseur noir tente de donner une voix à son peuple sur la scène de l’histoire universelle et de lui rendre son humanité et son identité. Les Noirs doivent parvenir à une claire conscience d’eux-mêmes dans des sociétés qui les rejettent. Pour atteindre ce but, Du Bois se réfère à la Bible hébraïque, en identifiant le sort du peuple noir au sort du peuple élu, le peuple juif. Selon lui, les fondements de l’identité juive [5] Voir Alexandre Safran, Israël et ses racines. Thèmes... [5] servent de modèle de construction identitaire au peuple noir. S’inspirant de la perspective messianique juive, Du Bois estime que les souffrances du peuple noir prendront fin un jour.
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La symbolique du voile [6] On retrouve cette métaphore du voile dans Exode 26 :... [6] qui recouvre Moïse du mont Sinaï pour parler à son peuple est réinterprétée par Du Bois comme le voile qui sépare l’Amérique blanche de l’Amérique noire. Guider le peuple noir dans sa lutte pour sa libération et son unité, c’est s’inspirer de la figure exemplaire de Moïse [7] Voir Mordecai Roshwald, « Moïse ou l’archétype du chef »,... [7] qui a su, en tant que chef spirituel, traduire les passions, les souffrances et les aspirations du peuple juif. Du Bois s’identifie lui-même à Moïse, en tant que prophète législateur. Ce qui fait dire à Magali Bessone, une spécialiste de son œuvre, que Les Âmes du peuple noir, c’est « la Bible politique de la race noire [8] Magali Bessone, « Postface », in Les Âmes du peuple... [8] ».
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Dans le roman négro-africain [9] Voir Joseph Ndinda, « Images mythiques de l’Israël... [9] , qu’il soit d’expression française ou anglaise, l’on décèle nombre de facteurs qui établissent indirectement des liens avec les univers culturels et spirituels des Hébreux. Toutes ces données sont liées à l’histoire biblique.
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Malgré les miroirs déformants liés au passage de la parole de Dieu par l’Occident chrétien, les images d’Israël se sont formées très tôt dans le mental des colonisés africains. Par exemple, dans Le Fils d’Agatha Moudio (1982) de Francis Bebey, Dooh, un coiffeur, a appris « en détail, tout l’Ancien Testament en douala » (p. 164). Ici, le personnage réinterprète à son compte les histoires de Moïse, de Josué et les raconte à qui veut l’entendre. Et, à ceux qui ne le comprennent pas, il demande : « Tu ne connais donc pas l’histoire ancienne ? Tu ignores l’histoire de nos ancêtres ? » Comme on peut le constater, l’auteur (et ils sont nombreux à le faire) intègre l’histoire d’Israël dans l’univers mythologique et religieux de l’Afrique noire. L’utilisation fréquente des noms bibliques dans l’univers romanesque négro-africain n’est pas le fait du hasard. Il s’agit de noms issus d’un fonds culturel qui fascine tous les Africains et les Noirs, les hauts faits des personnalités marquantes de l’histoire d’Israël dépassent la dimension historique pour rentrer dans la mythologie. Mais tout mythe étant une réinterprétation renouvelée, en dehors des noms, l’histoire d’Israël est aussi utilisée comme modèle exemplaire dans plusieurs récits romanesques.
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Nombre de romanciers africains se servent de l’histoire biblique pour mener leurs combats contre la conquête et la domination coloniales. Dans Et le blé jaillira (1989), l’écrivain kenyan Ngugi Thiong’o crée un personnage dénommé Harry Thuku, et qui fonde une association sous l’inspiration de Dieu. Ce personnage procède à une relecture de la Bible et identifie les siens au peuple juif. Son rôle est de libérer les siens du colonialisme. Dans ce roman, le colon symbolise « le Pharaon » qui a institué l’oppression du peuple kenyan, à travers les travaux et les impôts forcés. Le parallélisme qui s’établit ici entre le destin d’un peuple africain, kenyan en l’occurrence, et les conditions de vie imposées aux enfants d’Israël par le Pharaon trouve son point d’orgue dans Exode 1 : 13-14 [10] Exode 1 : 13-14 : « Alors les Égyptiens réduisirent... [10] . Harry Thuku devient dans le récit du romancier kenyan le nouveau Moïse [11] Voir André Neher, Moïse et la vocation juive, Éditions... [11] , le prophète dont son peuple attend la délivrance. De même, pour l’éminent théologien africain-américain, James H. Cone, l’expérience noire est impensable sans le recours à la Transcendance. Selon lui, pour le Juif, comme pour le Noir, la liberté, c’est quelque chose de transcendant.
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Grâce à sa foi, le peuple juif a supporté les dures réalités de l’esclavage égyptien sans perdre son identité et sa dignité. Ainsi, ce peuple symbolise l’aspiration de tout peuple à la liberté, en affirmant que, dans ce monde, Dieu est vivant et présent. Toute l’expérience noire américaine, d’hier et d’aujourd’hui, a été et reste marquée par le récit biblique de la libération du peuple juif de l’esclavage égyptien. Et comme l’indique si bien James H. Cone, en Égypte, Dieu prit en main lui-même l’histoire d’Israël afin de « donner à ce peuple un avenir divin [12] James H. Cone, La Noirceur de Dieu, Éditions Labor... [12] ». C’est pourquoi, poursuit-il, on ne peut séparer l’élection d’Israël de sa servitude en Égypte et de sa libération. Avec cette élection, Dieu invite Israël à la responsabilité vis-à-vis de lui-même et surtout vis-à-vis de l’Autre.
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Mais si l’Ancien Testament est, comme l’écrit James H. Cone, « un livre d’histoire –, l’épopée des hauts-faits de Dieu dans l’histoire » [13] Ibid., p. 88. [13] , il reste que, dans l’histoire réelle, Juifs et Noirs ont vu leurs identités malmenées et niées, au prix de déportations, persécutions, pogroms et extermination.
L’histoire, lieu d’affirmation des identités juive et noire

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Les expériences historiques juive et noire ont comme noms antisémitisme (sous toutes ses variantes), pogroms, Shoah pour les uns, et Traite esclavagiste, colonisation et impérialismes pour les autres. En aucun cas, la dimension religieuse des conditions juive et noire n’occulte la dimension historique. Car Juifs et Noirs ont été victimes de la violence historique de peuples, notamment européens qui refusaient de reconnaître leur humanité et leurs identités.
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L’identité juive, tout comme l’identité noire, n’est pas un concept spéculatif, mais un vécu existentiel, une réalité sociohistorique : « L’homme juif n’est pas un mythe, il est un être réel de chair et de sang… l’homme juif n’est pas un homme tout simplement, mais que quelque chose complique la simplicité de sa condition humaine [14] André Neher, L’Identité juive, Payot & Rivages, 2007... [14] . » Juifs et Noirs ont pris appui sur les événements tragiques qu’ils ont vécus pour développer et défendre leurs identités respectives ; mieux, ils ont permis à l’Occident de surmonter ses propres limites.
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Concernant l’esclavage des Noirs, il convient de rappeler que l’histoire juive nous enseigne que l’esclavage est une injustice irréformable et que c’est en le supprimant radicalement et non graduellement que l’on peut rendre à l’individu sa dignité d’homme libre. Le judaïsme ignore les multiples débats, et les divers sophismes qu’a connus l’Occident sur l’abolition ou la non-abolition de l’esclavage. L’esclavage est une transgression de l’ordre divin. Toute réflexion sur les tragédies historiques spécifiques aux Juifs et aux Noirs entraîne inéluctablement une réflexion sur ce qu’être juif et sur ce qu’être noir.
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En Afrique noire, la Traite et la colonisation ont été effectuées par l’universalisation chrétienne du péché et sa complicité avec une certaine pseudo-rationalité dite blanche. Ces deux entreprises historiques de dépossession et d’expropriation de l’Afrique ont contribué à l’émergence du capitalisme occidental, car de grandes fortunes ont été assemblées par exemple, par la Traite [15] Voir André Salifou, L’Esclavage et les traites négrières,... [15] . Celle-ci a été à l’origine de la naissance de plusieurs banques et industries occidentales.
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Pour faire fortune, et rayonner sur la planète, il fallait vendre le Noir comme du bétail et l’exploiter sans merci. À la Traite esclavagiste a succédé la colonisation [16] Myriam Cottias, La Question noire. Histoire d’une construction... [16] qu’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme décrit comme le pire des contacts entre l’Afrique et le reste du monde. Le matraquage psychologique de l’assimilationnisme colonial a transformé l’Africain noir en homme aliéné, sans boussole identitaire.
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Pour mener ces deux entreprises barbares jusqu’à leur terme historique, il fallait bel et bien les justifier théologiquement : l’Africain, le Noir serait le descendant de H’am, maudit par son père Noé (Genèse 9 : 24). L’Afrique elle-même serait un continent maudit, c’est-à-dire à la merci de l’Homme blanc. Tout prédateur a sa théologie. L’Afrique n’est aucunement maudite. D’ailleurs, concernant la fameuse malédiction de H’am, R. Draï a raison de bien préciser que, lorsque Noé retrouve ses esprits, « il proféra contre son filial agresseur non pas une malédiction mais un jugement [17] Raphaël Draï, Abraham ou la récréation du monde, Fayard,... [17] ».
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Toutes ces expériences historiques tragiques reposent sur des explications parfaitement logiques et rationnelles. Mais la rationalité occidentale était devenue sourde à elle-même et s’est muée en irrationalité pure. La Shoah a mis l’Occident chrétien, plus précisément l’Europe, à l’épreuve des fondements de sa propre culture et de sa propre vérité. Ce crime énorme, sans précédent a été perpétré et s’inscrit dans le schéma hégémonique de l’Europe elle-même : « La solution finale a eu lieu sur son sol, cette décision est un produit de sa civilisation, cette entreprise a trouvé des complices, des supplétifs, des exécutants, des sympathisants, et même des apologistes bien au-delà des frontières de l’Allemagne. L’Europe démocratique a eu raison du nazisme, mais le nazisme est européen [18] Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre : Réflexion sur... [18] . »
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La Shoah doit être pensée, pour l’Europe, comme son épreuve du dedans, tandis que, pour l’Afrique noire, Traite et colonisation constituent des épreuves du dehors. Toute identité est en soi une épreuve surmontée. Mais au cœur de ces deux formes d’épreuves, dedans et dehors, c’est toujours l’affirmation unilatérale de la primauté et de la supériorité européenne, qui sont en cause. Ce sont les préjugés moderniste et rationaliste de l’Occident qui sont en cause.
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Rares sont les penseurs à avoir réussi à établir une jonction claire et distincte – sans amalgame et sans confusionnisme – entre le réel historique et le réel sociologique des destins juif et noir. Pourtant, ce pari a été relevé par un intellectuel juif, Shmuel Trigano. Dans L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa [19] Shmuel Trigano, L’Idéal démocratique à l’épreuve de... [19] , l’auteur réussit à fournir une excellente analyse sur « la singularisation des Juifs dans la Shoah [20] Ibid., p. 14. C’est le retranchement des Juifs hors... [20] », à relever le défi de l’antinomie (pas évidente) et à nous faire comprendre « la singularité et l’universel démocratique [21] Ibid., p. 20. [21] ». Évoquant le sort des esclaves noirs en France, il montre comment, le 8 mars 1790, l’Assemblée nationale refuse « le bénéfice des droits de l’homme aux esclaves et hommes de couleur », démontrant ainsi que, pour l’entendement européen, les droits de l’homme se limitent aux Européens uniquement.
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La citoyenneté démocratique moderne est née d’un déni du réel, déni qui culmine dans l’exclusion des Noirs « au nom de l’universel [22] Ibid., p. 211 : « c’est une définition de l’homme qui... [22] ». L’idéologie des Lumières et les tenants de la Révolution française échouent, effectivement, à définir et le Juif (réduit à une « race ») et le Noir (réduit à sa peau). Juifs et Noirs sont-ils des êtres humains comme tous les autres ? Retrouve-t-on, chez eux aussi, toujours la même humanité ? Telles sont les questions fondamentales auxquelles les Lumières et l’Aufklärung tenteront d’apporter des réponses bien curieuses, déroutantes. Certes, pour ce siècle de « rationalistes éclairés », l’humanité est une et universelle : « une nature commune unit tous les êtres humains [23] A. Mbembé, « À propos des écritures africaines de soi »,... [23] ». Mais s’agissant des Juifs et des Noirs, l’acceptation de leurs identités et de leurs altérités respectives n’est possible qu’au prix d’un étrange processus de réification. Au nom de leurs différences [24] Voir E. Kant, Observations sur le sentiment du Beau... [24] , ils sont inégaux et exclus en fait et en droit de la modernité politique occidentale. Bref, ils doivent être « régénérés » et « civilisés ». Rappelons qu’au xviiie siècle, les relations euro-africaines se limitaient à la Traite esclavagiste. Mais, c’est en ce même siècle, qu’un Africain noir, Anton Wilhelm Amo, originaire du Ghana actuel, rayonnait intellectuellement en Europe, notamment dans les grands salons intellectuels berlinois. Ce philosophe ghanéen qui étudia, au xviiie siècle à l’université de Halle, est le premier philosophe africain en Europe. Rappelons que l’université de Halle, fondée en 1694, était considérée comme « un des centres des Lumières en Allemagne [25] Christine Damis, « Le philosophe connu pour sa peau... [25] ». Aujourd’hui, où sont les mentions sur ce philosophe africain dans les manuels sur la philosophie européenne au xviiie siècle ? Pourtant, l’Abbé Grégoire lui consacre quatre pages, à sa vie et à son œuvre dans son célèbre De la littérature des nègres.
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Bien sûr, l’époque des Lumières s’est révélée être l’une des périodes les plus fécondes du développement des idées et des économies occidentales (grâce au commerce négrier). Néanmoins, ce siècle des Lumières qui a tant célébré le pouvoir de la raison ressemble fort bien, pour les Juifs et les Noirs, au siècle même de l’obscurité. Et, contrairement à ce qu’affirmait Goethe au sujet de Voltaire (très versé dans le commerce négrier), celui-ci n’était pas « une source universelle de lumière ».
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La Traite négrière [26] « La Traite négrière du xve au xixe siècle », in Histoire... [26] fut un commerce pensé et exécuté rationnellement. La raison voltairienne n’éprouvera aucune difficulté à s’y acclimater. A. Heschel a su mettre en lumière les apories et la vacuité du rationalisme occidental face au judaïsme : « Il ne semblait pas irrationnel à certains planteurs américains de faire venir des esclaves d’Afrique [27] A. Heschel, Dieu en quête de l’homme. Philosophie du... [27] . »
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Au xviiie siècle, jamais dans l’histoire de l’humanité [28] Voir Franck L. Schoell, Histoire de la race noire aux... [28] , face aux destins juif et noir, l’écart entre humanité et pensée, Vie et Raison, n’a été aussi grand. Armés de leurs mémoires respectives, sans jamais cesser de lutter pour leur dignité, Juifs et Noirs réussiront à surmonter l’épreuve de la modernité occidentale. L’incarnation véritable de cette étape s’opère pour eux dans l’avènement de la question de l’État. Sans cet instrument de la modernité, la socialité juive s’est bâtie uniquement autour du Livre (qu’il convient d’interpréter et de réinterpréter). L’avènement de l’institution étatique, avec la création de l’État d’Israël, n’a-t-il pas ébranlé la socialité née autour du Livre ? Quels rapports établir désormais entre judaïsme et politique, religion et État, en diaspora mais aussi en Israël ? Concernant l’Afrique noire, l’État post-colonial africain est et reste « un mélange de deux historicités : l’une européenne et l’autre africaine [29] Mwayila Tshiyembé, « L’État post-colonial, facteur... [29] ». De même, cet État est et reste « l’œuvre d’une histoire inachevée : la colonisation, un mal nécessaire [30] Ibid., p. 15. [30] ». Parce qu’il engage le destin d’une collectivité humaine, parce qu’il participe au libre épanouissement des individus qui le composent, l’État [31] Cf. Theodor Herzl, l’État des Juifs. [31] devient, pour les Juifs et les Noirs (notamment les Africains), une nouvelle arme pour assurer leur survie et pérenniser leurs identités. Mais son maniement ne va pas de soi. L’aboutissement de ce processus historique a été facilité par la naissance d’idéologies politiques telles que les sionismes pour les Juifs et le nationalisme panafricaniste pour les Noirs.
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Deux dangers menacent sérieusement ces constructions étatiques récentes, minent leur existence et risquent de favoriser leur éclatement. Car la force d’un État démocratique, comme l’avait si bien vu Spinoza, c’est d’abord sa force intérieure, c’est-à-dire l’unité et la cohésion de ses membres. Pour les Juifs, c’est le défi de la laïcité et du sécularisme, pour les Noirs d’Afrique, le défi de l’idéal démocratique.
Judaïsme, laïcité et sécularisme

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Dans les sociétés démocratiques occidentales contemporaines, l’intégration a permis aux Juifs d’acquérir la dignité de citoyen. Malgré la persistance quasi mystique de l’antisémitisme, l’amour des Juifs pour leurs pays d’accueil n’a jamais faibli. On irait jusqu’à dire qu’aucun problème de fond n’existe entre le judaïsme et la laïcité dans les États démocratiques occidentaux.
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Si la laïcité continue de servir de rempart contre l’intolérance religieuse, et toutes sortes d’intégrismes, il ne faut pas oublier de souligner le caractère spécifique de celle-ci en France. Car, dans ce pays, la laïcité a été le fruit du combat contre une Église royaliste et féodale, combat qui a laissé dans l’opinion des plaies encore béantes. Certes, l’unité républicaine transcende la diversité des croyances dans l’État. Mais l’on constate que, souvent, la laïcité dégénère en laïcisme, et cette perspective place les Juifs dans une position défensive et inconfortable. Le laïcisme occulte le fait religieux qui reste malgré tout une réalité psychosociologique majeure ; mieux, il se transforme, au nom de la défense de l’ordre républicain, en un obscurantisme dogmatique. La vraie laïcité, n’est-ce pas la neutralité idéologique et religieuse de l’État vis-à-vis de toutes les croyances ?
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Pour le Juif, être laïque, c’est être soi-même. Le Juif n’éprouve aucune difficulté à concilier devoir religieux et devoir civique. Cependant, en allant au fond des choses, on notera que la laïcité, selon les maîtres de la Tradition juive, est un concept étranger au judaïsme. C’est ce qui explique que, malgré la Haskalah – le mouvement juif des Lumières –, il n’existe aucune pensée fondamentale de la laïcité dans le judaïsme. Qu’est-ce qu’un laïc, sinon celui qui est opposé aux Églises. Or, le judaïsme ignore toute confusion entre foi et raison, foi et science. Dire qu’en France, la République est laïque, ne signifie pas qu’elle est antireligieuse. Ce qui nous permet d’affirmer que le peuple de la Torah est aussi un peuple de citoyens républicains.
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Mais, c’est au cœur de l’État d’Israël, État des Juifs, État qui rassemble toutes sortes de Juifs que la tentation séculariste est plus forte que jamais. Radicalisé et manipulé, ce sécularisme finit par miner l’État d’Israël dans ses fondations. Il y a danger à vouloir établir coûte que coûte un lien entre la Torah et la politique menée par tel ou tel gouvernement israélien. Le judaïsme a toujours privilégié, du fait du messianisme, le futur, le non-encore (E. Bloch) à l’immédiat.
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Mais comment concilier, au sein de l’État d’Israël, les exigences de la tradition juive et les défis de la modernité démocratique, « la liaison intime entre l’appartenance religieuse et l’appartenance nationale [32] Avraham B. Yehoshua, Israël : un examen moral, Calmann-Lévy,... [32] » ? Selon Avraham B. Yehoshua, « une identité qui résulte de la fusion entre une composante nationale et une composante religieuse spécifique est une identité forte et résistante [33] Ibid., p. 46. [33] ». Mais il ajoute avec insistance : « en apparence [34] Ibid. [34] ».
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La tentation séculariste menace donc ce double ancrage identitaire, religieux, et national. Évidemment, et comme l’avait si bien vu Gershom Scholem, il est essentiel de considérer « le passage par la sécularisation comme nécessaire, inévitable [35] Gershom Scholem, Fidélité et utopie. Essais sur le... [35] ». Mais pour survivre et assurer la pérennité juive, l’État d’Israël est condamné à assumer sa double dimension politique et spirituelle : « La grandeur du mouvement sioniste est précisément d’avoir été un mouvement qui a assumé ses responsabilités historiques, qui a voulu nous faire prendre la charge et la responsabilité de nos actes, sans revendiquer de prétentions messianiques [36] Ibid., p. 69. En d’autres termes, Scholem insiste sur... [36] . » Le sécularisme juif ne peut donc être un sécularisme strictement spéculatif ou rationaliste, voire laïciste et profane.
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La sécularisation complète de l’État d’Israël comme tentative de reconstruction d’une nouvelle société politique juive relève purement et simplement d’une vue de l’esprit.
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La force de la démocratie israélienne consiste à faire dialoguer et à faire converger en son sein les courants religieux et les courants sécularistes, valeurs religieuses et valeurs profanes.
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Mais l’échec de ce dialogue peut entraîner inéluctablement un recours à la violence [37] Voir David Biale, Pouvoir et violence dans l’histoire... [37] dans la vie politique. Une perspective historique qui rend Israël vulnérable, intérieurement et extérieurement. Le ciment de la continuité juive dans l’histoire reste l’unité du peuple juif, d’une part et l’intérêt renouvelé pour le destin historique des Juifs d’autre part.
La démocratie, défi existentiel pour l’Afrique

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Malgré les complexités de sa réalisation, le sionisme politique a réussi à faire de l’État d’Israël une démocratie vivante et originale. Les sociétés démocratiques restent, par essence, des sociétés ouvertes, les institutions attribuant ici à tous les citoyens des droits égaux. Or, les sociétés africaines restent, à l’heure actuelle, des sociétés closes où tout accord entre intérêt individuel et intérêt général semble voué à l’échec. Cette situation a fini par miner intérieurement l’identité négro-africaine, et à livrer ces sociétés à la voracité et à la rapacité de forces extérieures. Sur le continent africain, les États démocratiques restent une denrée rare ; le fracas de la violence, et la tendance à l’autodestruction empêchent les Africains de participer à la modernité politique dans le cadre de leurs propres traditions.
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L’accès de l’Afrique à la vérité politique se solde, pour l’instant, par un échec : « Les jeux de pouvoir, les ruses et les rapports de force ont fait dériver l’entreprise de la démocratisation du côté de la violence et de la guerre civile [38] Abel Kouvouama, in Politique africaine, mars 2000,... [38] . » Les sociétés africaines ne sont pas encore réellement des sociétés politique au sens où la politique peut s’entendre comme « un engagement du destin des hommes et des sociétés [39] Mwayila Tshiyembé, ibid., op. cit., p. 40. [39] ». Aucune loi dans les États post-coloniaux n’émane de la volonté et de la souveraineté populaire : « La majorité de la population a le sentiment qu’elle ne vaut pas grand-chose vis-à-vis du pouvoir [40] Ibid., p. 67. [40] . » Ce qui pose l’épineux problème de la construction d’une véritable subjectivité africaine. En Afrique noire, l’État post-colonial marque complètement la société. Dans une telle situation, l’armée devient l’unique fondement du pouvoir. Et, comme l’a si bien décrit Albert Memmi, « le tyran a besoin de l’armée pour subsister, l’armée n’a pas besoin du tyran. Les militaires sont en outre des spécialistes de la force, la guerre est leur raison d’être ; dans un monde de violence, ils sont les plus aptes à s’imposer. Comment ne seraient-ils pas tentés de se saisir à leur tour du pouvoir politique [41] Albert Memmi, Portrait du décolonisé, Gallimard, 2004,... [41] ? »
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Pourtant, seul l’avènement d’un âge démocratique et libéral peut constituer, pour l’Afrique noire, un nouveau départ historique. Or, la démocratie demeure encore étrangère à la pratique politique des États africains. Ni les éloges du passé ancestral ou « pharaonique » africain, ni le dolorisme savamment cultivé par les potentats et tyrans locaux, ne sauraient camoufler les échecs politiques et économiques actuels. L’autocritique est la seule option valable en vue de l’avènement d’un nouvel élan politique mobilisateur. À l’heure actuelle, les sociétés africaines restent dans leur immense majorité des sociétés de non-droit, où règne la violence pour la violence ; en d’autres termes, des sociétés nihilistes. L’Afrique noire ne peut plus reproduire l’État précolonial, et elle se révèle incapable de réaliser l’État-nation européen. La seule alternative qui s’offre à elle, pour éviter les crimes à répétition, est de fonder des espaces politiquement viables dans lesquels les peuples africains retrouveront le sentiment de valoir quelque chose. De même, c’est la seule option historique possible pour réconcilier l’Afrique et sa Diaspora.
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Car, les Noirs qui vivent dans les sociétés démocratiques d’Occident ne sacrifieraient pour rien leur condition exilique pour renouer avec des sociétés autoritaires et closes.
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En ce sens, l’État d’Israël, parce qu’il est démocratique, offre plus de perspectives existentielles positives au Juif diasporique que le Noir diasporique vis-à-vis des États postcoloniaux. La Diaspora négro-africaine ne peut donc s’identifier politiquement à l’Afrique actuelle et assume son choix de vivre son exil sans retour. L’Afrique demeure donc ici un mythe qui séduit le Noir diasporique dans sa quête identitaire. Et une telle situation ne peut être que source d’un malheur existentiel profond.
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Dans la perspective historique actuelle, pour les peuples noirs, « la souffrance n’est pas rédemptrice [42] Shmuel Trigano, « La souffrance n’est pas rédemptrice »,... [42] ». Esclavage, exil, ghettos, émancipation, antisémitisme, racisme, Shoah, nationalisme, panafricanisme, représentent des éléments fondamentaux des identités juive et noire. Contrairement à l’histoire juive, l’histoire noire n’a pas connu un mouvement similaire à la Haskalah, ce mouvement des Lumières juives dans le monde germanique.
L’alliance judéo-noire

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W.E.B. Du Bois, figure centrale de l’intelligence noire de tous les temps, est le père conceptuel de ce thème de l’« alliance judéo-noire » (Negro-Jewish Alliance). Entre Juifs et Noirs, et bien qu’elle ne soit pas rédemptrice, la mémoire de souffrances historiques distinctes reste un facteur unificateur. Comme l’a si bien rappelé E. Traverso, c’est sous l’impact du nazisme en Allemagne dans les années 1930 que Du Bois amorça « une tentative de repenser la question noire à la lumière des persécutions antisémites en Europe [43] Voir l’excellente étude d’Enzo Traverso, « Juifs et... [43] ». Et, bien qu’il faille situer ce thème de l’alliance judéo-noire dans son contexte historique [44] E. Traverso, op. cit., p. 67. Juifs et Noirs menaient... [44] , thème qui retrouvera une actualité renouvelée et une force redoublée avec le mouvement des droits civiques au cours des années 1960, l’idée d’une symbiose judéo-noire fut et reste une réalité historique tangible. Bien sûr, de nos jours, pour des raisons extérieures aux Juifs et aux Noirs, cette idée semble malmenée, voire attaquée. Mais au fond, elle ne rencontre aucune alternative véritablement crédible.
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Certes, on assiste au sein de la Diaspora négro-africaine, de manière variable, à une montée sur la scène de l’histoire, de courants minoritaires hostiles aux Juifs, sur fond de théories pseudo-critiques et de relectures soi-disant déconstructrices du judaïsme. Le défi majeur que rencontre le dialogue judéo-noir, l’alliance judéo-noire provient essentiellement de ces courants activistes. Des entreprises de divertissement et d’égarement orchestrées par une certaine intelligence négro-africaine prennent pour cible la révélation biblique juive. Celles-ci restent prisonnières d’une vision idyllique de l’histoire des sociétés africaines anciennes [45] Voir notre étude, « Phénoménologie de la conscience... [45] .
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Jamais ces courants dits historiciste et nationaliste n’éclairent le sens du passé et du présent africains, à partir de l’avenir. Pourtant, ils prétendent avoir pour objet central « l’identité dans sa double dimension politique et culturelle [46] Achille Mbembé, « À propos des écritures africaines... [46] ». Pour contrer la falsification historique dont l’Afrique a été et serait victime, ces courants procèdent eux-mêmes à de nouvelles falsifications, notamment concernant l’identité juive.
Le Judaïsme, une sous-religion négro-africaine ?

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Dénonçant les impérialismes religieux qui ont cherché à faire table rase du passé des peuples africains, le Malien Doumbi-Fakoly s’en prend violemment aux trois monothéismes : judaïsme, christianisme, islam. Selon lui « le Dieu ternaire est un Dieu blanc [47] Doumbi-Fakoly, L’Origine négro-africaine des religions... [47] » qui aurait façonné Adam à son image. Et il ajoute : « La religion négro-africaine est antérieure à toutes les religions jadis, hier et aujourd’hui encore pratiquées [48] Ibid., p. 8. [48] . » L’unicité de Dieu ? Une invention nègre et angulaire de l’enseignement égyptien.
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La sortie d’Égypte du peuple juif serait un événement totalement étranger à l’Africain noir pour lequel il n’a aucun intérêt à s’émouvoir. En d’autres termes, elle ne le concerne pas. Ainsi, l’histoire des peuples noirs n’aurait rien à voir avec l’histoire biblique. Car, dit-il, l’humanité est née en Afrique et pas hors d’Afrique. L’Africain noir ne peut donc adhérer à « une supposée humanité adamique » [49] Ibid., p. 13. [49] .
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L’auteur décrit l’esclavage des Juifs en Égypte comme « la prétendue persécution des Hébreux par un pharaon dont les rédacteurs de la Bible sont pourtant incapables de dire le nom [50] Ibid., p. 14. [50] ». Mais derrière ce discours pseudo-déconstructionniste du judaïsme se cache une thèse centrale : l’Égypte pharaonique est négro-africaine, et elle a été diabolisée par les rédacteurs de la Bible hébraïque : « Toutes les pages écrites sur l’Égypte et Pharaon sont mensongères, insultantes, racistes et elles portent le sceau de l’ingratitude du peuple juif accueilli avec humanité par nos ancêtres, chaque fois qu’il a eu besoin d’un refuge réconfortant [51] Ibid., p. 16. [51] . » Le racisme antinoir serait le fruit originel des Juifs qui ont falsifié la véritable histoire des peuples noirs.
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Les monothéismes sont présentés comme « des religions meurtrières [52] Ibid., p. 17 : « tous les textes sacrés, sans exception... [52] », à la différence des religions négro-africaines, qui seraient des religions plus authentiques. Ils auraient cultivé chez le Noir la négation de soi, la haine de soi. Or, les Noirs, dit-il, auraient découvert Dieu avant tous les autres peuples, qu’ils soient blancs, sémites, jaunes ou rouges. En définitive, le monothéisme serait une imposture théologique. Pour mener une existence libre et digne, le Noir devrait s’appuyer sur les textes sacrés égyptiens et non sur les textes des religions du Livre [53] Car, dit-il, « les Hébreux n’ont pas écrit, durant... [53] . Le récit biblique n’étant qu’un « plagiat » du modèle religieux négro-africain. L’Égypte, patrie du people négro-africain, était « l’unique modèle à voir, à sentir, à palper [54] Ibid., p. 40. [54] ». C’est pourquoi, les Juifs y ont passé « un long et paisible séjour de plusieurs siècles [55] Ibid. C’est au cours de ce « séjour agréable », que... [55] ».
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En vérité, nous sommes face à une vraie théorie conspirationnelle, antisémite puisque l’idée qui sous-tend toute cette misérable déconstruction du judaïsme, c’est celle du complot. L’imagination de l’auteur vagabonde entre fantasme, mythe, désir, névrose et ressentiment. Cette pseudo-lecture continuiste de l’histoire africaine dont le véritable fondement serait l’Égypte dite nègre est le reflet d’une identité noire perturbée et troublée.
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Ce projet de réhabilitation de l’histoire africaine [56] Voir Cheikh A. Diop, « Antériorité des civilisations... [56] , initié par le savant sénégalais Cheikh A. Diop, était fort louable dans ses intentions. Mais très vite, il a tourné en une véritable métaphysique de la haine anti-juive, le Juif voulant monopoliser, selon cette approche délirante du devenir des Noirs, toute la souffrance humaine. Ces visions infantilisantes du passé et du devenir africains véhiculent l’idée dangereuse selon laquelle les Noirs d’Afrique ne sont pas capables de lire leur histoire de manière critique et ouverte. Elles favorisent et réhabilitent, paradoxalement, les clichés et les préjugés anti-noirs. Elles sont hostiles à toute ébauche d’un dialogue judéo-noir. L’histoire noire se déroulerait sous la seule trame d’un complot fomenté par les Juifs. Quelle inversion historique !
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Ces lectures conspirationnelles de l’histoire et du dernier des Noirs ont le vent en poupe dans la Diaspora, et pour fonctionner, elles ont besoin de la figure du Juif comme bouc émissaire. Dans ces conditions, et comme l’a si bien décrit A. Mbembé, « l’imagination identitaire se déploie, selon une logique du soupçon, de la dénonciation de l’autre et de tout ce qui est différent : le rêve fou d’un monde sans autrui [57] A. Mbembé, op. cit., 25. Derrière cette névrose victimaire... [57] ». Par une dialectique sombre et sans issue, le Juif devient l’ennemi, quand il n’est pas simplement le bourreau du Noir. Bref, tout est fait pour sortir le Juif de la case des victimes de l’histoire.
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Heureusement, dans l’imaginaire collectif africain, dans la conscience collective noire, le peuple juif a toujours été perçu comme un peuple-aîné des Noirs en matière de souffrance. Et la manière dont il a su préserver la mémoire de ses souffrances est considérée par la majorité des Noirs comme le seul modèle à imiter.
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De victime de l’histoire, le peuple juif est devenu acteur de sa propre histoire, tant en diaspora qu’en Israël. De tous les peuples du monde entier, le peuple juif est le seul dont les expériences historiques peuvent se comparer, dans ses ressemblances et dans ses différences avec celles des peuples noirs. Les manipulateurs de fausses évidences ne peuvent en aucun cas le nier. Quand les intellectuels noirs apprendront-ils à parler un langage qui soit vrai à leur peuple ? Quand cesseront-ils de leur tenir un langage trompeur et mensonger ?
Juifs et Noirs : un dialogue mystique

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Les vieilles querelles sur les identités noire et juive retrouvent donc une actualité sans doute jamais égalée dans le passé. L’essoufflement, voire l’épuisement des thématiques tiers-mondistes, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, le retour remarqué de l’État d’Israël sur la scène diplomatique africaine, tout cela ouvre des perspective nouvelles et inédites pour l’alliance judéo-noire.
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Aux États-Unis, on assiste à la déroute et au déclin du mouvement démagogique populiste et antisémite, Nation of Islam, de Louis Farrakhan. Quant à l’afrocentrisme [58] Pour bien comprendre l’idéologie afrocentriste, voir... [58] , la rivalité mimétique que ce courant réactionnaire entretenait vis-à-vis du judaïsme est dénoncée et rejetée par une majorité de Noirs. Le célèbre intellectuel africain-américain, Clarence Walker, fin connaisseur et critique résolu de l’univers afrocentriste, a raison d’indiquer clairement que « les Noirs américains ne devraient pas se laisser duper par cette forme débilitante de politique raciale [59] Clarence E. Walker, L’impossible retour. À propos de... [59] ». L’idéologie afrocentriste est fondée sur le dogme selon lequel l’Afrique noire est le site originel de toutes les civilisations, notamment la civilisation occidentale. Ce qui implique la création d’une nouvelle psychologie du Noir basée sur « une histoire positive centrée sur l’Afrique [60] Ibid., p. 17. [60] ». La surdétermination de l’élément dermique, la racialisation absolue de l’histoire noire conduisent les tenants de l’afrocentrisme à partager la même vision du monde raciste que certains racistes blancs. En vérité, l’afrocentrisme est le frère jumeau de l’eurocentrisme « repeint en noir [61] Ibid., p. 38. [61] ». Les afrocentristes font partie, en définitive, d’« un vaste ensemble d’arnaqueurs et de charlatans qui sont la plaie de l’Amérique noire [62] Ibid., p. 215 : « l’afrocentrisme constitue une forme... [62] ».
56
Ces théories mystificatrices de l’identité noire sont à l’origine de l’image négative et fausse du monde juif chez les Noirs américains, et également chez les Noirs en Europe. Car elles ont longtemps véhiculé, par exemple au sein de la communauté noire américaine, « l’image d’un “lobby juif” décidé à combattre l’ascension des Noirs dans la vie politique américaine [63] Nicole Bernheim, Voyage en Amérique noire, Stock, 1986,... [63] ».
57
En France et plus précisément aux Antilles, la mémoire de l’esclavage, une question longtemps enfouie et refoulée dans la conscience collective, a refait surface dans les années 2000. Dès que l’État a officiellement brisé le silence sur cette tragédie, et l’a reconnue comme crime contre l’humanité, désormais, un véritable travail de mémoire est en marche. C’est l’occasion pour les nouvelles générations noires en France d’entretenir avec ce passé douloureux un rapport identitaire plus apaisé.
58
Très peu de peuples ont expérimenté dans l’histoire, comme Juifs et Noirs, « la dépréciation extrême de la vie [64] Ibid., p. 32. [64] ». C’est pourquoi, le dialogue entre Juifs et Noirs est un témoignage pour la vie. Ce dialogue n’a rien de superficiel. Ces fondations sont quasi mystiques. Comme l’a si bien écrit E. Amado Lévy-Valensi, le Juif incarne « cette humanité essentielle par son lien à la souffrance, et par le caractère inéluctable de son destin [65] E. Amado Lévy-Valensi, op.cit., p. 339-340. [65] ». Face au Noir, il doit rester fidèle aux enseignements moraux et éthiques du judaïsme. Ainsi, il évite la tentation raciste anti-noire, et s’il lui arrive de fermer les yeux sur la souffrance noire, « il s’aveugle sur son propre destin [66] Ibid., p. 341. [66] » et méconnaît, du coup, sa propre vocation. Quant au Noir, il lui faut éviter la tentation antisémite [67] Voir notre article, « La tentation antisémite noire :... [67] , et renoncer à toutes perspectives de dénigrement du judaïsme et de banalisation de l’antisémitisme, et surtout de la Shoah.
59
Le dialogue qui s’instaure entre Juifs et Noirs, en Diaspora, et entre Israël et les États d’Afrique noire, dépasse le cadre d’une temporalité historique conjoncturelle pour se loger dans une temporalité véritablement messianique, dans « la mystique messianique séculaire d’Israël [68] E. Amado Lévy-Valensi, op. cit., p. 339-347. [68] ». L’Afrique noire est et reste sensible à la survie et à la pérennité de l’État d’Israël.
60
La coopération arabo-africaine a montré toutes ses limites et l’islamisation rampante des sociétés africaines est perçue comme un danger existentiel pour la plupart des démocrates et des libéraux. De même, les Africains refusent que le monde arabe transpose sur leur sol, de manière aveugle, ses propres contradictions et ses échecs. Soulignons qu’à la différence des États européens les États d’Afrique noire n’ont pas une politique proche-orientale globale. Et, contrairement aux opinions européennes, l’Amérique continue à jouir d’une bonne image sur le continent africain, ce qui profite à Israël, perçu comme un allié indéfectible de la première puissance mondiale. Le processus de retour d’Israël en Afrique noire est donc irréversible et Léon C. Codo a raison de la décrire comme « le nouveau réalisme pro-israélien [69] Léon César Codo, « L’Afrique noire et Israël », in... [69] ».
61
Juifs et Noirs ont, en définitive, beaucoup de choses à « se raconter » et à « raconter » au monde. En d’autres termes, comme l’a si bien écrit N. Bernheim, « en dépit de tous les différends passés et présents, les Juifs et les Noirs restent des alliés naturels [70] Nicole Bernheim, op. cit., p. 80. [70] ».
Notes

[1]
Edmund Husserl, Recherches logiques, 1901.
[2]
Voir Le Magasine littéraire, La Phénoménologie – Une philosophie pour notre monde, novembre 2001, n° 403.
[3]
Eliane Amado Lévy-Valensi, « Le Juif et le Noir », in Actes du Cinquième Colloque des intellectuels juifs de langue française, oct. 1963, p. 336.
[4]
W. E.B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, Éditions rue d’Ulm, Paris, 2004.
[5]
Voir Alexandre Safran, Israël et ses racines. Thèmes fondamentaux de la spiritualité juive, Albin Michel, 2001 ; voir également Raphaël Draï, Identité juive identité humaine, Armand Colin, 1995.
[6]
On retrouve cette métaphore du voile dans Exode 26 : 33, Exode 34 : 33-35.
[7]
Voir Mordecai Roshwald, « Moïse ou l’archétype du chef », in Diogène, avril-juin 1989, n° 146.
[8]
Magali Bessone, « Postface », in Les Âmes du peuple noir, op. cit., p. 322. Elle ajoute : « l’Amérique est cette terre de Canaan vers laquelle le peuple noir progresse obstinément, pour laquelle il lutte, et sur laquelle il fera son unité politique et culturelle », p. 327.
[9]
Voir Joseph Ndinda, « Images mythiques de l’Israël dans le roman négro-africain », in Palabres, vol. I, 1997.
[10]
Exode 1 : 13-14 : « Alors les Égyptiens réduisirent les enfants d’Israël à une dure servitude. Il leur rendit la vie amère par de rudes travaux en argile et en briques, et par tous les travaux des champs. »
[11]
Voir André Neher, Moïse et la vocation juive, Éditions du Seuil, 2004. Sur l’Afrique noire, voir Germaine Dieterlen, Textes sacrés d’Afrique noire, Gallimard, 1965 ; voir également J. Doneux, Les Religions d’Afrique noire. Textes et traditions sacrés, Paris, 1969 ; enfin sur la diaspora noire, voir Laënnec Hurbon, Dieu dans le vaudou haïtien, Maisonneuve et Larose, Paris, 2002.
[12]
James H. Cone, La Noirceur de Dieu, Éditions Labor et Fides, Genève, 1989, p. 88.
[13]
Ibid., p. 88.
[14]
André Neher, L’Identité juive, Payot & Rivages, 2007 p. 8. Selon lui, « il ne faut jamais oublier que l’éternité est faite de trois dimensions, celle du passé, celle du présent, celle de l’avenir » (p. 151).
[15]
Voir André Salifou, L’Esclavage et les traites négrières, Nathan-VUEF, Paris, 2006.
[16]
Myriam Cottias, La Question noire. Histoire d’une construction coloniale, Fayard, 2007.
[17]
Raphaël Draï, Abraham ou la récréation du monde, Fayard, 2007, p. 60 : « Si H’am était livré à lui-même, une nouvelle fois la Création entière serait mise en péril. »
[18]
Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre : Réflexion sur l’antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003, p. 15-16. Voir pour une approche plus érudite, Georges Bensoussan, Europe. Une passion génocidaire, Mille et une nuits, 2006. Voir l’imposant travail d’Annette Wievorka, Déportation et Génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Plon, 1992 ; enfin, voir Léon Poliakov, Sur les traces du crime, Berg International Éditeurs, 2003.
[19]
Shmuel Trigano, L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Odile Jacob, 1999.
[20]
Ibid., p. 14. C’est le retranchement des Juifs hors de l’humanité contemporaine, poursuit Shmuel Trigano, qui fait « le caractère unique et incomparable de la Shoah ».
[21]
Ibid., p. 20.
[22]
Ibid., p. 211 : « c’est une définition de l’homme qui est ici en jeu ». C’est aussi le début des fictions occidentales sur le Juif et le Noir, de l’Afrique et des Africains.
[23]
A. Mbembé, « À propos des écritures africaines de soi », in Politique africaine, mars 2000, n° 77, p. 211.
[24]
Voir E. Kant, Observations sur le sentiment du Beau et du sublime, Paris, Vrin, 1988 ; voir Montesquieu, De l’esprit des lois, Paris, Garnier-Flammarion ; voir l’étude stimulante d’E. Noël, Les Noirs en France au xviiie siècle, Tallandier, 2006. Enfin, voir Condorcet, « Réflexions sur l’esclavage des nègres », (1778), Œuvres, Firmin-Didot, 1847-1849, t. 7.
[25]
Christine Damis, « Le philosophe connu pour sa peau noire : Anton Wilhelm Amo », in Rue Descartes, « Philosophies africaines : traversées des expériences », PUF, juin 2002, p. 117.
[26]
« La Traite négrière du xve au xixe siècle », in Histoire générale de l’Afrique, Études et Documents, 2, Paris, 1980.
[27]
A. Heschel, Dieu en quête de l’homme. Philosophie du judaïsme, Éditions du Seuil, 1968, p. 27.
[28]
Voir Franck L. Schoell, Histoire de la race noire aux États-Unis du xviiie à nos jours, Payot, 1958. Voir également Pierre Pluchon, Nègres et Juifs au xviiie : Le racisme au siècle des Lumières, Tallandier, Paris, 1984. Enfin, voir l’excellent travail de Sander L. Gilman, L’Autre et le Moi. Stéréotypes occidentaux de la race, de la sexualité et de la maladie, PUF, Paris, 1996.
[29]
Mwayila Tshiyembé, « L’État post-colonial, facteur d’insécurité en Afrique », Présence africaine, 1990, p. 16. À cheval sur la culture européenne et la culture africaine, id., p. 17.
[30]
Ibid., p. 15.
[31]
Cf. Theodor Herzl, l’État des Juifs.
[32]
Avraham B. Yehoshua, Israël : un examen moral, Calmann-Lévy, 2005, p. 43 ; mieux, « ce lien entre nation et religion a lieu au mont Sinaï lorsqu’un groupe d’esclaves affranchis… s’est attaché à une religion spécifique, devenue depuis lors une composante nécessaire de l’identité nationale », p. 45.
[33]
Ibid., p. 46.
[34]
Ibid.
[35]
Gershom Scholem, Fidélité et utopie. Essais sur le judaïsme contemporain, Calmann-Lévy, 1978, p. 54. L’option du sionisme laïque, dit-il, est « une voie légitime », ibid.
[36]
Ibid., p. 69. En d’autres termes, Scholem insiste sur la distinction qu’il convient d’établir entre « l’action au plan politique de l’histoire profane… l’action au plan spirituel et religieux », ibid., p. 68. Chaque fois qu’Israël, dans son déploiement historique, a cherché à confondre les deux plans, cela s’est toujours traduit par un désastre.
[37]
Voir David Biale, Pouvoir et violence dans l’histoire juive, Éditions de l’éclat, Paris, 2005.
[38]
Abel Kouvouama, in Politique africaine, mars 2000, n° 77.
[39]
Mwayila Tshiyembé, ibid., op. cit., p. 40.
[40]
Ibid., p. 67.
[41]
Albert Memmi, Portrait du décolonisé, Gallimard, 2004, p. 33 : « les soudards sont souvent aussi des crétins criminels qui croient que la force suffit pour gouverner, qui ne reculent pas devant le sang versé dans des conditions atroces ».
[42]
Shmuel Trigano, « La souffrance n’est pas rédemptrice », in Pardès, n° 32-33, In Press Éditions, 2002, p. 261.
[43]
Voir l’excellente étude d’Enzo Traverso, « Juifs et Noirs : deux histoires parallèles », in Pour une critique de la barbarie moderne, Éditions page deux, p. 53-74. Néanmoins, l’auteur, tout en soulignant la faiblesse de fond de l’approche marxiste des conditions juive et noire, reste prisonnier des outils spéculatifs forgés par l’école marxiste. Cette cécité intellectuelle nuit à la qualité de son analyse, puisqu’il se refuse à tirer toutes les conséquences de cette faiblesse structurelle de l’approche marxiste.
[44]
E. Traverso, op. cit., p. 67. Juifs et Noirs menaient une lutte commune aux États-Unis, contre le racisme et l’antisémitisme dans un contexte d’hégémonie idéologique des communistes américains. Cette option pouvait également servir de repoussoir aux anticommunistes majoritaires dans les deux communautés.
[45]
Voir notre étude, « Phénoménologie de la conscience africaine », I et II, in aleph, beth, 1997, 1999.
[46]
Achille Mbembé, « À propos des écritures africaines de soi », op. cit., p. 17.
[47]
Doumbi-Fakoly, L’Origine négro-africaine des religions dites révélées, Éditions Menaibuc, 2004, p. 9.
[48]
Ibid., p. 8.
[49]
Ibid., p. 13.
[50]
Ibid., p. 14.
[51]
Ibid., p. 16.
[52]
Ibid., p. 17 : « tous les textes sacrés, sans exception aucune, sont œuvres humaines » (p. 25).
[53]
Car, dit-il, « les Hébreux n’ont pas écrit, durant leur long séjour en Égypte, une seule ligne relative à la création. On peut d’ailleurs se demander s’ils en avaient la moindre idée », p. 60. Par conséquent, il faut démystifier « la légende créationniste de l’univers construite par le judaïsme », p. 62.
[54]
Ibid., p. 40.
[55]
Ibid. C’est au cours de ce « séjour agréable », que « le peuple hébreu a été contraint de se reconstruire une nouvelle vision du monde plus conforme aux nouvelles réalités de son existence ».
[56]
Voir Cheikh A. Diop, « Antériorité des civilisations nègres », Présence africaine, 1967 ; voir également « Civilisation ou Barbarie », Présence africaine, 1981 ; voir son disciple, Théophile Obenga, « L’Afrique dans l’antiquité », Présence africaine, 1973.
[57]
A. Mbembé, op. cit., 25. Derrière cette névrose victimaire se cache « une pensée xénophobe, négative et circulaire », qui renforce chez les Africains et les Noirs « le ressentiment et la névrose de la victimisation », p. 30.
[58]
Pour bien comprendre l’idéologie afrocentriste, voir les travaux suivants : Molefi K. Asante, Afrocentricity, Trenton, N.J., Africa World Press, 1988 ; voir du même auteur, Afrocentric Idea, Philadelphia, Temple University Press, 1987 ; enfin voir Maulana Karenga, Introduction to Black studies, Los Angeles, University of Sankore Press, 1993.
[59]
Clarence E. Walker, L’impossible retour. À propos de l’afrocentrisme, Karthala, 2004, p. 28.
[60]
Ibid., p. 17.
[61]
Ibid., p. 38.
[62]
Ibid., p. 215 : « l’afrocentrisme constitue une forme totalitaire de groupe de pensée », ibid., p. 17.
[63]
Nicole Bernheim, Voyage en Amérique noire, Stock, 1986, p. 208.
[64]
Ibid., p. 32.
[65]
E. Amado Lévy-Valensi, op.cit., p. 339-340.
[66]
Ibid., p. 341.
[67]
Voir notre article, « La tentation antisémite noire : les tâches de l’intellectuel négro-africain », in aleph, beth, novembre 2005.
[68]
E. Amado Lévy-Valensi, op. cit., p. 339-347.
[69]
Léon César Codo, « L’Afrique noire et Israël », in Politique africaine, juin 1988 n° 30 ; voir également sur ce point notre article « Israël-Afrique : le courage de la vérité », in Tribune Juive, 4 juillet 1996, n° 1372.
[70]
Nicole Bernheim, op. cit., p. 80.

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